Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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Février 2014
Mots-clés : comédie, sport,
 

Les Rayures du Zèbre de Benoit Mariage

Petits arrangements avec la réalité

Comédie aux accents tragiques autour du monde plutôt mafieux du football, Les Rayures du Zèbre se déroule entre le Cameroun et ses hordes de jeunes talents prêts à tout pour l'Eldorado européen, où l'on va bien se charger de les pomper jusqu'à la moelle. Poelvoorde y est un dénicheur de talents un peu pathétique qui tente de se raconter qu'il n'est pas vieux, pas désargenté, pas amoureux d'une pute, pas foutu.... Avec délicatesse, Benoît Mariage signe une sorte de satire sociale, douce-amère, drôle et légère et offre à Benoît Poelvoorde l'un de ses plus jolis rôles, celui d'un loser arrogant et fragile.

scène du film, Les rayures du zèbre de Benoit MariageLes Rayures du Zèbre s'ouvre sur une ligne jaune, celle qui départage les routes en deux, ligne en équilibre entre deux mondes, que le film va s'employer à brouiller. Dès la première scène, Mariage pose le climat de son film : enjoué, enlevé et tendre. Poelvoorde descend de l'avion dans la chaleur africaine et retrouve son chauffeur de taxi attitré. Le ton est à la taquinerie, à la blague un peu graveleuse, et le rapport entre les deux hommes est amical et complice, sans paternalisme. José-Poelvoorde est comme un poisson dans l'eau dans cette Afrique exubérante, vivante et énergique où les langues sont bien pendues et les désirs affirmés. En caméra portée, souvent serrée sur son personnage principal qu'il lâche peu, dans un montage vif qui colle à la gouaille et à l'énergie du comédien, Benoît Mariage croque à la va-vite les rapports dominés-dominants, découvrant à travers José et ses complicités amicales et amoureuses, des liens complexes, tous en demi-teintes.

scène du film, Les rayures du zèbre de Benoit MariageSi le film flirte quelquefois, de par son efficacité narrative, avec les clichés (le merveilleux Tom Audenaert épris d'une jolie Africaine sur le point de le dépouiller, par exemple), il réussit toujours à les éviter parce que Mariage ne cède jamais à la facilité d'écraser ses personnages sous le poids de ce qu'ils incarnent, mais s'amuse à renverser nos attentes et à déjouer nos jugements. Les liens entre les personnages sont complexes, la morale aussi. José est une sorte de diable vers qui l'on se presse pour vendre son âme, mais c'est un diable en guenille, plutôt usé et désargenté, lui-même vendu à d'autres blancs lointains en costards cravates. Marc Zinga prête à Yaya, le joueur finalement découvert et embarqué à Charleroi, une dignité farouche et indomptable qui va inverser les rapports de forces avec son recruteur. Gigi (merveilleuse Tatiana Rojo), la prostituée que s'offre José à Abidjan, est une femme magnifique au cœur amoureux qui tend aux autres le miroir de leurs illusions. Même Koon s'en sort avec son rêve d'une nouvelle virginité amoureuse, tout entaché de lâcheté. Dans les dialogues percutants et frontaux, des scènettes vives et enlevées, les rapports de forces se cessent de se démultiplier.

scène du film, Les rayures du zèbre de Benoit MariageDerrière la violence de ces rapports objectaux généralisés, où chacun n'est pour l'autre que la possibilité d'accéder à ses rêves, le film se fait peu à peu le récit d'un cheminement vers l'acceptation de la réalité, où les ambitions scratchées en plein vol signent la fin des fausses illusions Les quêtes de chacun, d'aisances financières, de reconnaissances, et de réussites sociales, se démasquent, volent en éclat, s'écroulent, et dans les chemins complexes de la réalité, se rabattent lentement sur la profondeur des liens affectifs. Cultivant la joie des mélanges, mélange de tons et de genres, la délicatesse de Benoît Mariage est de ne jamais juger les rêves des autres, de n'en rire toujours qu'avec tendresse, et d'en suivre le chemin, respectueusement, avec une ironie douce-amère, toujours joyeuse et légère. Et finalement, la vie est peut-être plus riche et profonde, pour peu qu'on plonge dans sa complexité, que tous les buts qu'on s'impose, que toutes fictions qu'on s'invente. À la condition de rester léger.  

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