Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/08/2000
Mots-clés : critique de cinéma,
 

Les Siestes grenadines de Ben Mahmoud

Les Siestes grenadines de Ben Mahmoud

Quand la grenade est mûre, on peut l'ouvrir entre les mains, sans en éparpiller sur les draps les milles et un pépins. L'amour alors est proche, murmurerions-nous aussi volontiers, à l'abri des regards, à la jeune et jolie Soufiya dont le front troublant répond déjà à la promesse des fortes chaleurs orageuses de l'automne tunisien. L'été indien est la saison des adolescences finissantes, et si un sourire, à vrai dire retenu, parvient à se dessiner sur ses lèvres, c'est, pense-t-elle, que les rites minuscules du pays de son père ne sont peut-être pas si éloignés, dans l'âme et dans l'esprit, des contes et grigris de l'Afrique Noire où elle vient de passer dix années merveilleuses, cheveux tressés et dans le coeur la danse et les tambours des sorciers... Par contre si la grenade éclate, bientôt, avec elle, dans le grondement du tonnerre, la vérité.

Papa est en voyage d'affaires
À près de cinquante ans, fatigué par son odyssée et le terne costume d'homme d'affaires, Wahid " Ulysse " Hayar peut à nouveau embrasser son vieil ami Chafik, industriel pressé et bedonnant, et après la traversée d'une ville tout juste reconnaissable, " libérée " par l'argent et défigurée par le béton, contempler au-delà de l'horizon les vastes terres du domaine familial. Au moins, le " progrès ", ce même progrès qu'il vient de répandre sur tous les continents, paraît n'être pas encore arrivé jusqu'ici. Alors, homme à savourer les finesses de la nostalgie, il ferme les yeux et comme un riche et noble propriétaire qu'il est d'ailleurs, hume avec délice les chaudes senteurs de ses collines. Pourtant, en dépit d'un mince sourire, plutôt pincé ici aussi - mais aussi de la fouge d'une maîtresse en manque, journaliste TV un tantinet envahissante - son visage reste inquiet, grave et opaque aux secrets. Très élégant, Wahid reste princier même quand il pisse, mais il suffira du hasard d'une conversation d'urinoirs pour que Soufiya comprenne... la nature du doute qui lui noircit les yeux.
Sa mère, française, dont elle retrouve le visage sur de vieilles photos interdites, ne les a jamais abandonnés. Contrairement à ce qu'a toujours prétendu son père, soudain plus traditionaliste en babouches, et résolu à faire dès aujourd'hui, doucement mais sûrement, de sa " négresse blanche " une véritable " enfant du pays ", c'est elle qui a obtenu la garde et qui depuis Paris, les cherche aux quatre coins du monde. Toutes ces années de voyages n'étaient bien qu'années de mensonge et de fuite, avec la complicité vicieuse de ce traître de Chafik qui, après avoir vendu aux carrières les terres dont son ami, en définitive bien naïf, lui avait confié la gestion, ne désire rien tant que de faire pour son fils, rebelle caserné à l'armée, un affriolant mariage et un très bon parti. On le savait : les bourgeois se bousculent mais la noblesse reste une affaire de sang, ses valeurs ne s'achètent pas...
Sur tout le continent africain, la Tunisie a longtemps fait figure de pays à part : très tôt ouverte sur l'Occident, sa société traditionnelle, entendant peut-être préserver sa fragile identité, s'accroche pourtant à ses vieux préjugés tant à l'égard des " roumis " que d'autres cultures noires a priori si proches. L'ouverture d'esprit concerne sans doute autrement les enfants que les pères, qui en ont perdu de vue les réels tenants et actuels aboutissants. Et quant à la Mère, qu'elle soit Afrique ou France, elle n'est ni plus ni moins qu'écartée du Grand Jeu capitaliste comme du triangle familial, base d'une société devenue bancale. Spécialiste de la " question " tunisienne et de son paradoxe économique et culturel, le réalisateur Mahmoud Ben Mahmoud est aussi un des rares maîtres es scénario vivant et exerçant en Belgique - il dirige des ateliers d'écriture à l'Université Libre de Bruxelles. L'actualité a mis en excergue au cours de ces dernières semaines, les promesses du politique en faveur de la recherche des enfants enlevés par leurs pères marocains. Rien d'étonnant non plus, à ce que ce drame familial soit très bien amorcé et très bien construit, et si l'un ou l'autre personnage secondaire est frappé un peu plus grossièrement du sceau de la caricature, la profondeur intime et raffinée du comédien Hicham Rostom en fait presque un double du metteur en scène. En salle en août, Les Siestes grenadines arrivent à point nommé...

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