Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/07/2003
Mots-clés : tournage,
 

Les suspects

« Cachez ce sein que je ne saurais voir », nous dit Kamal Dehane, souriant, en nous montrant un plan de son film. Nous sommes devant les écrans de montage off-line, devant lesquels, Marie-Hélène Dozo monte avec lui, Les Suspects, son premier long métrage de fiction. Sur l'un des écrans, en arrêt sur image, Mafhoud, un jeune homme, nous montre, sur un métier à tisser, une jeune femme dont une partie du buste est découvert.
«Ce jeune inventeur algérien a trouvé un métier à tisser, dans le grenier de sa grand-mère, dont l'ouvrage semble inachevé et représente une jeune femme, en buste, dont la blouse est déchirée. Pendant tout le film il essaie de trouver ce qui manque : il lui met un bébé dans les bras, un bouquet de fleurs, etc., jusqu'au jour où il se rend compte que sous la blouse il y a un sein. Cette pièce, qu'il croit manquante, il essaie de la reconstituer à l'aide d'un ordinateur. Donc, un mélange de modernité et de tradition. Comme le film se passe dans les années nonante, avec la chape de plomb que faisait régner l'intégrisme en Algérie, c'est provoquant. C'est en quelque sorte une des métaphores du film. »

Séquence
Kamal manipule le clavier de l'ordinateur. Une séquence se cale et démarre. Nous voyons le jeune inventeur, au volant d'une Volkswagen coccinelle rouge, parcourir les artères d'une ville d'Algérie. Il s'arrête pour demander le chemin de l'hôpital à M'nouar (Sid Ali Kouiret), un retraité. Celui-ci devant s'y rendre monte dans la voiture de Mahfoud ( Kamel Rouini). A l'Hôpital, Samia (Nadia Kaci), une jeune psychiatre, prend en charge les problèmes de santé de M'nouar. Elle consulte son dossier, s'assied derrière son bureau et lui dit « Alors, vous dormez mal la nuit ? Qu'est-ce qui vous angoisse ? » Silence de M'nouar. « Vous n'êtes pas le premier, il y a d'autres messieurs de votre âge qui font des cauchemars et qui sont soulagés lorsqu'ils me les racontent. Ils voient défiler mentalement des évènements anciens qui les font souffrir. » M'nouar écoute attentivement. « Votre mal de ventre, poursuit la psy, de même que lorsque vous n'arrivez pas à respirer ont la même cause : c'est la peur ». Elle ferme son dossier : « Vous avez toujours la diarrhée? » M'nouar a un regard d'approbation: « Pourquoi tout cela arrive-t-il maintenant ? Je n'ai rien fait de mal ! » La psy. : « Ça n'a rien à voir. Avec le temps on devient plus sensible...c'est l'âge ». M'nouar : « Lorsque je ferme les yeux, je me sens pris dans un piège ». Il soupire. « Si je pouvais ne plus dormir ! » La psy.  : « Je vais vous donner un médicament. Prenez un cachet avant d'aller au lit. » Elle tend une tablette de médicaments à M'nouar qui reprend : « Chaque fois que je ferme les yeux, je revois cette scène-là, avec les balles qui sifflent, le sang qui coule. » 
Lorsqu'il quitte l'Hôpital il croise à l'entrée le corps de la victime, d'un attentat commis par un groupe islamiste, qu'on emmène aux Urgences. L'actualité rattrape le passé.

Schizophrénie
Kamal Dehane qui depuis près de quinze ans a réalisé une dizaine de documentaires s'est attaché dans son premier film : Kateb Yacine, l'amour et la révolution a tisser le portrait du grand romancier et dramaturge algérien, dont l'oeuvre est déchirée entre la création et le besoin de témoigner de l'histoire douloureuse d'une décolonisation vécue dans la joie de la liberté retrouvée, tout autant que dans la souffrance d'une guerre meurtrière. Avec ce paradoxe, cette schizophrénie qui consiste à écrire ses textes en français, autrement dit dans la langue du colonisateur. Ce superbe film est devenu un document indispensable à qui veut comprendre le cheminement du grand écrivain maghrébin. Le dernier documentaire de Kamal Dehane, Algérie, des enfants parlent, aborde le problème des enfants traumatisés par les massacres auxquels ils ont échappés et dont ils ont été les témoins.
Les suspects, sa première fiction, est adaptée d'un roman de Tahar Djaout, paru il y a plus d'une dizaine d'années aux éditions du Seuil. Parler de la genèse du film avec le réalisateur de Femmes d'Alger c'est un peu refaire le parcours du combattant. « C'est un film que je trimbale depuis de nombreuses années, nous confie-t-il, je connaissais Tahar Djaout, l'écrivain qui a écrit le roman, on a été au lycée ensemble. Je lui ai demandé si je pouvais adapter son livre. On en a parlé pendant trois à quatre mois puis il a été assassiné. Il a été le premier intellectuel abattu par les intégristes. Donc pendant quelques années j'ai été sous le choc. Il a fallu laisser passer le temps du deuil. Puis j'ai repris le projet, l'écriture du scénario avec des amis. Ensuite le film a été pris en charge par divers producteurs français. Il a même été question d'un casting avec Isabelle Adjani mais c'est un des nombreux projets qui ont échoués. Finalement, il y a 18 mois on s'est retrouvés avec une coproduction belgo-algérienne. Grâce à l'aide, du Ministère de la Culture tant du côté Algérien que du côté Belge. Et là on s'est décidé. Hubert Toint producteur de Saga Films a pris le risque de lancer le tournage du film en Algérie. » Inutile de préciser que le scénario a lui aussi subi quelques modifications, tout en respectant la trame générale du récit écrit par Djaout.  «C'est logique. Dix ans ayant passés Mahmoud ben Mahmoud, d'autres amis et moi l'avons retravaillé. L'histoire est plus intemporelle. On explique les choses sans les insérer dans une actualité précise qu'elle soit celle d'il y a dix ans ou de maintenant ».

Histoire et histoires
« L'histoire est tissée de différentes histoires qui s'entrecroisent mais la principale consiste à suivre Mafhoud, le jeune inventeur qui tombe amoureux de Samia, une jeune psychiatre. Celle-ci soigne M'nouar, un vieux kabyle traumatisé par la guerre d'indépendance qu'a mené l'Algérie contre la France, au point d'en faire des cauchemars Par ailleurs il a tendance pendant ses insomnies, en compagnie d'autres retraités, à surveiller le quartier afin de dénoncer tous les gens ayant un comportement bizarre. Et cela pour le compte de Skander Brik (Mohamed Adjaimi) un ancien maquisard devenu une sorte d'arriviste, le genre de personnage qui n'arrête pas de retourner sa veste. Puisqu'en réalité cet ancien maquisard a d'abord collaboré avec la France, puis est devenu un adepte du parti unique avant de se lier aux intégristes.
Mais au lieu de dénoncer l'idylle de Samia avec Mahfoud, M'nouar protège la psychiatre qui non seulement le soulage de ses traumatismes, notamment en lui faisant raconter ce qu'il a vécu pendant la guerre d'indépendance, mais établi avec elle une sorte de lien de paternité. Exposée dans une foire internationale, en Allemagne, l'invention de Mafhoud le fait changer de statut. Cette reconnaissance internationale lui montant à la tête, il se fait récupérer par Brik. Samia l'averti qu'il est en train de se fourvoyer et leur couple se défait. Ayant écrit un livre et se rend en ville pour le dédicacer à ses lecteurs». C'est ici que le destin des différents protagonistes va se croiser une fois de plus. Suite à l'écran.

Montage
Le montage est l'art de structurer, de rythmer, de donner vie à un film, nous explique Marie-Hélène Dozo, la monteuse du film. Pour Kamal, il importe de choisir pour chaque scène la prise offrant le ton juste, celle où l'acteur joue avec le plus de spontanéité possible son personnage. A partir du moment où la continuité filmée est faite, les meilleures prises ayant été choisies, « on coupe des scènes ou des plans dont les dialogues sont inutiles à partir du moment où l'image donne déjà l'information au spectateur. Donc, en ce moment on coupe ce qui est inutile ou ce qui distrait le spectateur de la trame narrative» Kamal précise : « Ce matin on a coupé une séquence de plus de trois minutes qui, en soi tenait la route, était même bonne mais qui n'apportait rien de plus au film. Il faut couper ce qui est redondant même si c'est bon, afin de conserver la cohérence de l'histoire qu'on raconte. C'est comme cela qu'à un moment donné, la matière du film impose d'elle-même sa durée ».

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