Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/06/2003
Mots-clés : tournage
 

Les Triplettes de Belleville

 Le cinéma d'animation est un art difficile qui demande du temps, un investissement total et ... des idées originales. Loin de bénéficier des moyens que possèdent les Majors hollywoodiennes, la production européenne de films de long métrage animé reste un travail d'artisan qui oblige auteurs et producteurs à chercher l'argent et les collaborations là où elles se trouvent : au Québec (cette enclave francophone en Amérique du Nord) ou en Belgique, deux pays où l'animation a depuis longtemps conquis ses lettres de noblesse. C'est une jeune société belge baptisée du nom de Walking The Dog qui a animé les cyclistes et la caravane du tour de France, là où les Français se sont concentrés sur les poursuites en voitures.
Quant aux Canadiens, ils ont pris en charge... tout le reste. Poursuite, caravane, cyclistes, tour de France, Les Triplettes de Belleville puise largement dans la tradition du cinéma populaire ET dans la culture du même nom. Il possède un agréable petit parfum rétro qui traverse le film et qui se voit renforcé par l'apparition, au cours de son déroulement, de quelques-unes des « icônes » de la culture française (mais pas seulement) des années trente à cinquante du siècle dernier (Django Reinhardt, Joséphine Baker, Fred Astaire, Jacques Tati, etc.) et qui se voient croquées ici avec beaucoup d'humour et, surtout, d'amour. Sylvain Chomet déclare d'ailleurs avoir voulu rendre, avec ce film, entre autres clins d'oeil ou coups de chapeau, un hommage à l'un des plus grands illustrateurs français de tous les temps, le magnifique et sarcastique Dubout ! Pourtant, Les Triplettes de Belleville, avec son dessin très anguleux, se situe à l'opposé de son style tout en rondeur (c'est le moins que l'on puisse dire). Mais l'histoire aurait sans doute beaucoup plu au foisonnant Dubout tant elle recoupe par moment l'imaginaire de ce dernier. Ainsi, dès les premières secondes des Triplettes, le spectateur se voit plongé dans un univers graphique d'une force rare et aux partis pris aussi originaux que radicaux mais où les personnages vous prennent par la main en douceur.
De ce joli contraste naît l'histoire de Champion, un petit garçon triste. Elevé par sa grand-mère, la pétulante madame Souza, laquelle ressemble beaucoup à l'héroïne du court métrage qui révéla le réalisateur, il y a quelques années, Champion traîne un ennui et un mal de vivre que rien ne semble devoir apaiser. Pourtant, le jour où il reçoit une bicyclette, tout s'éclaire d'un coup. Des années plus tard, Champion est devenu un as de la petite reine grâce à l'entraînement intensif auquel le soumet sa grand-mère qui garde un oeil attentif sur son fils adoptif et poulain préféré. Mais, lors du tour de France, Champion est enlevé sans raisons apparentes par de sombres individus. Madame Souza ne fera ni une ni deux. Elle traversera l'Atlantique afin de le retrouver.
C'est là, dans la mégalopole de Belleville (ville imaginaire située en « Amérique » et où l'on retrouve des morceaux de New York, de Québec et de Montréal) qu'elle rencontrera les Triplettes, ex-stars de cabaret venues des années trente, trois grandes bringues déjantées et mangeuse de grenouilles (!), qui, touchées par la mésaventure du pauvre Champion, décideront de venir en aide à sa grand-mère...
Sylvain Chomet est issu de la bande dessinée et cela se voit. Fan de Tintin - ce qui, en soit, n'a rien d'original - il a subi l'influence des studios Ardman et de Nick Park dont il est un admirateur depuis ce qui reste leur chef-d'oeuvre, l'hilarant et novateur Créature Comfort. Pourtant, Les Triplettes de Belleville échappe résolument à toutes ces références. Son film tranche indéniablement avec ce qui se fait maintenant dans le domaine de l'animation en privilégiant les techniques traditionnelles - laquelle conserve un charme indéniable - à la création virtuelle.. Mais au-delà de la technique (qui mélange 2 et 3 D), Les Triplettes séduit surtout par sa poésie et son originalité. Une originalité qui s'exprime aussi bien dans l'esthétique du film, dans le trait des personnages que dans la conduite de son récit. Car s'il est une chose ici que l'on ne pourra certainement pas reprocher à son auteur, c'est de faire preuve d'un manque d'inventivité ! Ainsi l'absence totale de dialogues et même d'utilisation de la voix tout court, tout au long du film. D'où l'importance de la musique de Benoît Charest qui s'inspire du jazz qu'inventa Django Reinhardt et le Quintet du Hot Club de France dans les années trente et quarante mais qui « bruite » aussi, à sa façon, nombres de séquences des Triplettes dans l'esprit des musiques improvisées issues du jazz : en détournant des objets usuels de la vie courante. Alors, qu'importe le poids des mots quand le choc des sons et des images est si puissant.
Certes, beaucoup pourront être déroutés par le trop grand éclatement de l'intrigue et les virages
à 180° que le scénario fait opérer au film. Par ailleurs, l'humour sombre qui est le sien risque d'en détourner les plus jeunes spectateurs. C'est ainsi : Les Triplettes de Belleville est un film destiné aux ado et aux adultes qui ne peut être vu par tous les publics ! Car s'il se révèle le plus souvent hilarant, il ne manque pas non plus d'être inquiétant comme le sont les personnages de maffieux qui le traversent mais aussi ces trois soeurs, anciennes stars de cabaret des années trente, qui apporteront une aide décisive à Madame Souza dans la recherche de Champion, le grand dadais maigre aux mollets surdéveloppés et au visage emprunt d'une incommensurable tristesse.
Une Madame Souza, grand-mère rêvée, infatigable malgré son pied bot et qui ira jusqu'au bout de sa quête, jusqu'à l'élucidation complète du mystère qui entoure l'enlèvement de son petit-fils. C'est, d'ailleurs, dans son personnage que se synthétise le mieux le « message » du film si message il y a : il faut se battre, à sa façon, selon ses moyens, si l'on veut donner (et trouver !) un sens à sa vie.

Site web : http://www.lesarmateurs.com/accuei

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Gilda Benjamin et Philippe Elhem
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