Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/11/1997
 

Les Yeux de la momie

"Si on ne va pas au cinéma pour jouir, mieux vaut ne pas y aller" écrit Jean-Patrick Manchette dans l'une de ses premières chroniques. La dernière nous apprend son mépris pour le journalisme dont l'art consiste à cacher la vérité soit par le mensonge soit par un bavardage inepte et pour la critique, "le mot critiquer n'a qu'un seul sens : bavarder périodiquement sur les détails culturels récents. Il n'en a jamais eu d'autre; n'en aura jamais, ou bien il faudra nous passer sur le corps".

Ces textes publiés dans Charlie Hebdo, La semaine de Charlie et L'hebdo Hara-Kiri ( de 1979 à 1982) sont à l'image de leur auteur : iconoclastes ( " de la pitié, nous n'en aurons pas!") et empreints d'un amour du cinéma classique américain qui n'est pas loin des parti pris adoptés par Lourcelles dans son Dictionnaire du Cinéma T.3, Les films ( Bouquins-Laffont ). Outre Fritz Lang, Max Ophuls, Alfred Hitchcock, Robert Aldrich, Joseph Mankiewicz, John Ford et Orson Welles, ses réalisateurs fétiches, on a la surprise de le voir défendre John Cassavetes ( on ne s'en plaindra pas) et assassiner Rossellini ( on ne le suivra pas sur ce terrain-là. Les vieilles casseroles anti-Rossellini sont oxydées par trente ans de litanies - fascisme, spiritualisme, intellectualisme, modernisme, catholicisme, néo-réalisme - au point de n'avoir d'autre fond que celui du Chaudron dont la logique énoncée par le père Freud n'a pas fini de nous faire rire). Les yeux de la momie
Entre sa passion pour L'aventure de Mme Muir, le superbe film de Mankiewicz, ou de 1941, de très loin le meilleur Spielberg, ou encore celle de Vampira, un nanar fantastique, voire de Belles, Blondes et Bronzées de Max Pecas ("oeuvre qui n'étant pas estimable, se trouve inestimable"), Manchette débat de sociobiologie avec Marshal Sahlins, réfute de manière radicale les thèses négationnistes de Faurisson qui au début des années 80 avait les faveurs de l'ultra-gauche et allume son lecteur cinéphile en se moquant de la Nouvelle Vague en général et de Jean-Luc Godard en particulier ("Godard a toujours été un novateur obstiné. Dés ses courts métrages, il avait inventé la postsynchronisation. En 1960, il invente le montage, puis le film politique; en 61, la comédie musicale; en 62, Brice Parain; et ainsi de suite, en passant par l'invention de l'écran noir et celle de Dziga Vertov, et pendant un moment il a même inventé le matérialisme dialectique. Ce coup-ci, dans Sauve qui peut (la vie), il a inventé le ralenti. Nom d'un petit bonhomme!").
L'auteur de Fatale, romancier, scénariste et chroniqueur, avoue avoir écrit ses textes à quatre mains (celles de son fils s'ajoutant aux siennes pour parfaire "the Manchette touch") et assène tout à la fin, dans un style qui lui est propre, un coup de théâtre en forme de happy enddont la malice amusera plus d'un lecteur incrédule qui croyait ce type de gag réservé à Alice Pleasance Lidell alias Léon Dingo alias Noël Godin alias Le Gloupier.

 

 

P.S.1 : Voir P.S.2
P.S.2 : Manchette, ce prince sans rire, a la manie des p.s., il les aligne les uns derrière les autres, à la fin de chaque chronique, comme un universitaire donne ses références en bas de page. Sauf qu'il y a une liberté de ton dans les post-scriptum de Manchette que l'on cherche en vain dans les ouvrages académiques. L'une des lectures "fun" de ce livre savoureux serait de ne lire que les p.s.
Jean-Patrick Manchette, Les Yeux de la momie, Ed. Rivages., Coll. Ecrits Noirs, 407 pages

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