Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
12/04/2011
 

Lettre à Alain Cavalier

Le samedi 19 février, Alain Cavalier, cinéaste de vocation, est venu présenter, à la librairie Quartier latin à Bruxelles, un livre sur son travail, signé Amanda Robles. Cette petite fille de communiste espagnol, après avoir été bouleversée par un gros plan sur des tasses dans un documentaire de Johann van der Keuken, s'est naturellement tournée vers les films d'Alain Cavalier et sa manière si particulière de nous parler du monde. Après une thèse qu’elle lui a consacrée, elle publie donc un ouvrage, Alain Cavalier, filmeur, aux éditions De l'incidence. Nous étions là, eux aussi, et la rencontre ressemblait, à s'y méprendre... à un film d'Alain Cavalier.

Pour être juste, il faudrait commencer par dire « je ». Pour être juste, il faudrait raconter comment on s'est réveillé ce matin-là, quel temps il faisait dehors, ce samedi 19 février... Raconter tout, sans tricher, et dans les moindres détails : le footing matinal, le corps endolori, le contre-la-montre pour choisir une robe et la couleur d’un rouge à lèvres, le café brûlant dans la tasse verte, la tache de café sur la robe bleue...
On entrerait alors, de plein fouet ou en plein cœur, dans le travail de Cavalier, ce cinéaste-confident, capable d'abolir la distance entre objectif et subjectif, capable peut-être même de nous tenir suspendus à ses lèvres et son œil avec presque rien, ou si peu...
Dans la librairie, quelques personnes, déjà, attendent. Une cinquantaine de chaises sont installées ici et là, quatre autres leur font face, quatre chaises vides visiblement destinées aux invités de cette rencontre, le cinéaste bien sûr, Amanda Robles, David K'dual - de la maison d’édition - et une photographe.
Pour le moment, Alain Cavalier se promène entre les rayonnages. Il jette un œil mi-distrait mi-curieux sur les gens qui sont venus le voir, l'écouter, un autre sur les piles de bouquins. Il n'a pas changé depuis 1990, je m'en rends compte. Dans mon sac à main, je transporte en effet une enveloppe brune 20 sur 20... Dans l'enveloppe, un ami photographe a glissé un portrait qu'il a fait de lui à Bruxelles, vingt ans plus tôt. Je souris et Cavalier me voit sourire sans qu'il sache pourquoi. Tout à l'heure, après la conférence, je pourrai lui apporter la photo, un prétexte parfait pour lui adresser la parole. Car lui parler, mais pour lui dire quoi ? Comment trouver les mots et dans quel ordre ? Tenir des propos érudits sur la transe spirituelle et charnelle pour évoquer Thérèse ? Décortiquer les quelque trente-sept mille quatre cent quarante images de son Georges de la Tour ? Lui parler encore de sa manière d'enregistrer les traces de ceux que l'on aime pour les garder à l'abri de l'oubli, du temps, et de la mort (Le Filmeur, Irène et bien d'autres...)
Il le dit lui-même volontiers, Alain Cavalier ne filme bien que ce qu'il a réussi à aimer, et aimer, visiblement, est un travail à plein temps.
Mais il est l’heure enfin et le public s’installe… En ouverture de la rencontre, un court métrage, Lettre d’un cinéaste et, déjà, sur l'écran, le filmeur s’adresse à nous, comme si ce qu’il avait à dire, il le disait à chacun, personnellement. Le film de douze minutes, en continu (c’est-à-dire la durée d’un chargeur de caméra), le met en scène dans son processus d’écriture, ce travail d'invention nécessaire devant la page blanche avant de pouvoir projeter les images sur un écran, blanc lui aussi. Mise en abyme. Vertige. Qu’il fasse 12 minutes ou 2 heures, la spécificité d’un film de Cavalier est de n’être jamais assez long. Sa voix réelle fait alors place à la voix filmée et le débat peut commencer.
Par je ne sais quelle lubie, le cinéaste décide de rester debout derrière la chaise qui l’attend pourtant, entraînant la même réaction des autres intervenants qui n’osent plus s’asseoir. Par je ne sais quelle loi surnaturelle, les chaises deviennent un élément décoratif. Perdant leur usage initial, elles gagnent en présence, prennent une forme d’existence. On entend souvent que le silence après Mozart est encore du Mozart… Un film d'Alain Cavalier continuerait-il après sa fin, comme si la mise en scène prenait le pas sur le réel ?
« Passer des films aux mots, c'est très difficile », confie t-il. Passer des mots au film aussi. C’est la raison pour laquelle il a laissé tomber tout cela… Plus de scénario, plus de story board, plus de textes, ni d’acteurs… mais du temps qui se crée, qui naît à partir de l’expérience la plus limpide et la plus immédiate. Un cinéma qui parle de la vie et la montre. Un cinéma qui parle de cinéma, qui se tient contre, tout contre. Grâce aux nouvelles caméras, le cinéaste, librement, filme comme il respire, et surtout seul, sans la lourdeur d'une équipe et de son dispositif. Cette approche artisanale, cette sorte de « caméro-stylo » qu'il peut promener partout, transforme ses images en moments de vie donnés en partage. « La machine à filmer s'est tellement simplifiée, elle a perdu son côté objet magique, cher, avec des serviteurs autour ».

Amanda Robles a pu, comme si la liberté était une maladie contagieuse, utiliser à sa guise tout le matériau du cinéaste : ses carnets, ses journaux, ses lettres, ses photos... Elle met en lumière la métamorphose d'un auteur de fictions avec acteurs, narration, production (L'Insoumis, La Chamade) en homme vidéo fondant son propre corps dans les mouvements du monde pour mieux se dissoudre dans l'image qu'il filme. Près d'elle, Alain Cavalier nie toute intervention dans l’élaboration de l’ouvrage, se revendiquant sujet devenu objet, cet objet qu’il tient en main, ce livre. Il commente la couverture sur laquelle il apparaît le visage entouré de bandelettes. Homme invisible souvent, momifié ici, rescapé là, vivant surtout...
Cette image, extraite de Ce répondeur ne prend pas de messages (1978), tire un premier trait sur le cinéma commercial pour prendre le chemin de l'épure, voire du dépouillement. Viendront ensuite la Rencontre, journal intime à deux voix chuchotées, Vies et bien sûr le Filmeur né de dix années de journal vidéo… « J’ai dans la tête, un cimetière de très très bons films », plaisante-t-il « et des centaines de pellicules photos non développées. »
La rencontre eut lieu ce jour-là. La photographie prise il y a vingt ans passa dans ses mains, puis dans ses yeux, parcourant un long chemin vers le souvenir.
La rencontre eut lieu, une rencontre dans laquelle on a pu trouver, comme dans ses films, ce que l’on ne savait pas encore qu’on était venu chercher.
 

Alain Cavalier, filmeur d'Amanda Robles, De l'incidence éditeur

 

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