Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/11/2000
 

Lettre d'un cinéaste à sa fille d'Eric Pauwels

Au pays des merveilles
Parfois dans la grisaille des films qui collent à notre quotidien, surgit un film rare qui nous éclaire comme un soleil et nous fait ressentir ce que la vie a de beau et de libre. Lettre d'un cinéaste à sa fille, le dernier film d'Eric Pauwels, est de cette qualité - là et touche à ce que le cinéma a de plus de fort et de plus vrai.

 

Lettre d'un cinéaste à sa fille d'Eric PauwelsVéritable tour de force d'écriture, en état de grâce permanent, cette lettre cinématographique au "je" si personnel, dépasse de loin le simple propos d'un père à sa fille. Elle réussit à nous rendre manifeste, au-delà de toute attente, l'essence même d'un savoir fragile fait d'érudition et d'émotions, élaboré au fil du temps et qu'une certaine poésie du cinéma est seule à même de nous faire ressentir.
Le souci d'Eric Pauwels en s'adressant à sa fille, en lui écrivant ce film, n'est pas de lui délivrer un message, ni de lui donner une leçon de morale ou de vie. Ce qu'il cherche à lui transmettre tient tout entier dans une façon de voir le monde, dans un regard qui est déjà un usage du monde. Un regard qui va derrière les apparences, là où s'arrête le passage du temps, et qui appréhende ce territoire imaginaire de tous les possibles, de toutes les merveilles.
Ce lieu utopique, cette part d'irrationnel que nous avons en commun, Eric Pauwels va tout au long de sa Lettre en parcourir la géographie hasardeuse, nous en proposant des paysages surprenants au gré de ses souvenirs, jouant de cette mémoire des arts et des hommes qui, au gré des voyages et des rencontres, apparaît comme le plus précieux des trésors. Et ce trésor, il va l'offrir à sa fille sous forme d'histoires singulières à mi chemin entre rêve et réalité. Des histoires qui, à l'égal des contes de notre enfance, sont de l'instant ou de l'éternité tant elles ignorent les illusions et les pièges de l'Histoire. Elles tissent entre nous et l'univers une relation qui est sans artifices, sans distance, immédiate et qui nous les rend essentielles, pareilles à ce lien invisible et sacré, qui du conteur à celui qui l'écoute, crée la complicité et est déjà l'ébauche d'un partage.
Pour mettre en image ces instants de l'invisible, Eric Pauwels, avec cet art qui fait les grands conteurs, va se donner une totale liberté d'invention, revisitant le cinéma avec un rare bonheur, osant se passer des règles et des conventions pour trouver cette légèreté de ton, cette esthétique de l'abandon qui survient quand celui qui écrit le fait sans contrainte.
Il y a un goût d'anarchie dans cette Lettre d'Eric Pauwels, au sens où loin des sentiers battus, il ne se préoccupe que de ce qui le touche, de ce qui lui plaît, de ce qu'il nous donne. Et rien ne vient le distraire de ce voyage immobile où il nous entraîne au côté de sa fille par la magie envoûtante de sa voix, jusqu'au plus profond de ce plaisir qui naît de notre émerveillement. Car ici les images et les sons se mélangent et se répondent en un montage subtil où se crée une étrange fascination. Nous en sortons comme ébloui, ayant vécu cette parole comme un moment, de bonheur et peu nous importe alors de comprendre l'alchimie de cet art occulte qui nous bouleverse et nous possède, seul nous occupe ce temps du rêve éveillé qui est pour nous comme le creuset d'une création du monde, notre monde, l'instant fantastique où le récit utopique devient réalité, notre réalité.
Lettre d'un cinéaste à sa fille est plus qu'un très grand film, c'est un film tout simplement et c'est formidable de la part d'Eric Pauwels de l'avoir voulu ainsi, aussi simple et aussi clair que le regard d'un enfant.

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