Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
03/11/2009
 

Looking for Eric de Ken Loach

I am not a man, I am Cantona

Looking for EricL’annonce de l’arrivée de Looking for Eric, le dernier film en date de Ken Loach a fait lever, chez de nombreux cinéphiles, un sourcil interrogateur. Le chantre du réalisme social britannique accepte une commande d’Eric Cantona ? Et fait une comédie sur le football ? Ce faiseur en série de films lourdement revendicatifs va se commettre dans un film populaire à potentialités commerciales ? Il y avait de quoi se tenir sur ses gardes. Pourtant, quiconque connaît un peu le cinéaste britannique, son éclectisme, sa familiarité avec les gens ordinaires, son amour pour le foot ne devait rien y voir de particulièrement étonnant. Ken Loach nous habitue, depuis des années, à des films très variés, même s’ils reposent sur un socle commun, fait d’ancrage social, d’une certaine spontanéité de jeu et d’une construction solide de personnages vrais. It’s a free World, Le vent se lève, Ae Fond Kiss, Sweet Sixteen, The Navigators, Bread and Roses … pour ne citer que quelques-unes de ses plus récentes créations, ne donnent franchement pas l’image d’un cinéaste monolithique. Fan de foot depuis l’enfance, administrateur du club de sa ville de Bath, Loach était tout désigné pour réaliser un sujet dans le milieu des supporters de foot. Cantona voulait rendre hommage à ses fans dans un film qui illustrerait le rapport particulier qu’il entretient avec eux. Avec son scénariste, Paul Laverty, et – on le suppose- la complicité de Cantona, Loach va orienter cette demande vers une histoire dont il a le secret, qui met en valeur la cohésion, la force du groupe, l’amitié, la solidarité, une comédie roborative, débordante de foi dans les capacités humaines à surmonter les difficultés de l’existence.

Eric, le postier, est au fond du trou. Sa vie est un ratage total. Il en a lâché les commandes et se ramasse à la petite cuillère. Il ne lui reste qu’une chose : ses copains, collègues postiers et, comme lui, supporters de « Man-U » et fans de « Canto ». Un jour, après quelques « taffes », alors qu’il s’adresse familièrement au poster de son idole, punaisé dans sa chambre, celui-ci prend vie et lui répond. Eric le « footeux » va alors aider Eric le postier à se reprendre en main. Une longue reconstruction commence, à la recherche d’Eric.
À l’image de la délicieuse ambivalence du titre, le scénario de Laverty, au travers de cette histoire d’hommes, s’intéresse également au mythe de la star. Le Cantona du film est moins l’homme Eric que la légende qu’il s’est forgée, le mythe qu’il est devenu dans la tête et le cœur de ses fans. Le plus célèbre aphorisme du film (I’m not a man, I’m Cantona), loin de la fanfaronnade premier degré, prend ainsi tout son sens. C’est cette image, issue de lui-même et de son imagination, qui aide Eric le postier à se reconstruire. Cantona, comédien mais aussi coproducteur, se glisse dans la peau de ce personnage avec beaucoup d’intelligence, une bonne dose d’humour et une certaine humilité. Il est vraiment au service du film plutôt que le film à son service, et se fond parfaitement dans la galerie de personnages imaginée par Laverty. Grâce à cette alchimie Looking for Eric, loin d'être l'élégie glorificatrice que certains redoutaient, est une comédie sociale chaleureuse qui met du soleil au cœur de son spectateur. Une qualité trop rare pour être négligée.

Outre le film en français et en anglais sous-titré français, le DVD de Cinéart (qui est, en fait, une reprise du DVD français réalisé par Wild Bunch) propose 40 minutes de « prolongations » : une interview croisée de Loach et Cantona par notre excellent confrère Hughes Dayez, et un excellent documentaire de 30 minutes réalisé par Toby Reisz, United we stand. On y apprend ce que signifie être supporter, souvent depuis l’enfance : le lien de proximité avec le club, l’ouverture que cette aventure collective peut offrir à des jeunes souvent minés par l’exclusion sociale, mais aussi la profonde évolution qu’a subie la première ligue anglaise ces quinze dernières années, la prise de pouvoir de l’argent, l’affairisme et l’exclusion du supporter de base de la vie du club et des stades de foot (quel salaire moyen peut encore se permettre, aujourd’hui, le prix prohibitif d’un abonnement dans un grand club ?). Et le film se termine par une évocation de l’expérience du F.C. United, un club fondé par des déçus de Manchester et géré intégralement par ses supporters bénévoles. Ces derniers y retrouvent tout le plaisir du foot perdu ces dernières années, d’où la question qu’on ne peut manquer de se poser : le vrai foot, c’est celui qui se joue devant les loges « business » de Manchester United et les caméras de télévision, ou celui qui est pratiqué, tous les samedis, par les supporters du FC United ? Pour nous, poser la question, c’est y répondre.
Looking for Eric de Ken Loach, DVD Cinéart, distribué par Twin Pics. Cinéart/Twin Pics offrent cinq exemplaires à nos lecteurs les plus chanceux. Voir concours.

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