Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
05/12/2008
 

Luc Ferrari, face à sa tautologie de Guy-Marc Hinant et Dominique Lohlé

Vous avez dit création?

Qu’est-ce que la création ? D’où surgissent ces instants rares où se manifeste ce qui n’était pas encore là ? Qu’est-ce qui se joue dans ce processus de surgissement où s’opère (et opère) cette étrange alchimie d’un devenir présence ? 

Questions rébus, pièges philosophiques, interrogations existentielles qui n’en finissent pas d’épuiser le procès créatif qui s’opacifie et devient insaisissable dès que l’on tente de nommer, dans cette étrange maturation, ce qui le constitue.Et si le nommer, c’est le perdre ? Et si le montrer, c’est le masquer d’avantage ? Reste que le cinéma, par l’importance qu’il accorde au non-dit, par son usage répété du hors champ, pourrait bien inventer une forme, générer une façon de regarder qui, dépassant l’évidence du visible, nous donnerait à voir ce qui, sans lui, resterait le mystère d’une impossible énonciation.

Le dernier film de Guy-Marc Hinant et Dominique Lohlé, Luc Ferrari, face à sa tautologie, participe avec brio d’une telle aventure. Pendant quelques jours et peu avant sa mort, ils ont filmé le compositeur Luc Ferrari en plein travail. Profitant d’une remise en jeu d’une partition ancienne de cet aventurier de la musique expérimentale, ils se sont attachés à le suivre, en compagnie de deux musiciens complices, dans cette invention sonore qui conjugue improvisation sous contrôle et expérimentation ludique. Tour à tour proche et distant, le regard des deux cinéastes trouve progressivement sa place, son point d’ancrage, s’inventant au gré des moments partagés, devenant, à sa manière, partie prenante de l’aventure musicale qu’il filme.Ce qui rend passionnant le film de Guy-Marc Hinant et Dominique Lohlé tient dans cette manière très subtile qu’il a de reprendre à son compte le processus de création dans lequel Luc Ferrari et ses complices s’immergent avec une joie évidente. Car ici, la création est avant tout jubilatoire. Elle oscille sans cesse entre passion de la recherche et plaisir de l’imprévu, entre excitation pour ce qui se découvre et intelligence de ce qui advient. Et c’est pourquoi les choix de montage et le recours à une structure narrative syncopée prennent ici tout leur sens quand les réalisateurs, privilégiant l’apparition d’un état de grâce fait de légèreté et de concentration, d’émerveillement et de présence, se désintéressent de l’objet musical, résultat final d’une telle rencontre. Ce qui les motive, ce qui les intéresse, est ce qui se vit, et c’est sur cette mise en vie que le film se construit. Jamais explicatif, toujours en situation, il se meut dans ces relations aléatoires d’un jeu mettant en scène, sans les montrer, les arcanes de la création dans ce qu’elle a de plus surprenant : cette impalpable innocence qui s’apparente au bonheur.

Et de créer ainsi un lien discret, mais fondamental, entre ces deux termes de création et de bonheur qui se retrouvent jusqu’à se confondre, un lien qui nous donne à penser qu’il s’agit sans doute là d’une même chose, d’une même façon d’être au monde, essentielle et nécessaire, et qui, quand elle nous est offerte comme dans le film de Guy-Marc Hinant et Dominique Lohlé, est un formidable cadeau.

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