Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
Mots-clés : documentaire, photographie,
 

Lucien Hervé, photographe malgré lui.

Pour les férus de photographie, le nom de Lucien Hervé est indissociable de celui d’un des plus grands architectes du XXe siècle, Le Corbusier. Si les deux hommes ont, en effet, partagé une entente artistique évidente, le travail d’Hervé ne se résume pas à exalter avec brio la dimension plastique et spatiale des édifices de l’architecte.

C’est à une rencontre à la fois intime, émouvante, et pudique que nous convie le cinéaste belge Gerrit Messiaen avec son documentaire Lucien Hervé, photographe malgré lui qui sera projeté au Studio 5 à Flagey, au mois de mai et juin.

« Si en 5 mots, tu devais définir ton travail, et plus particulièrement ton travail de photographe ? », demande une voix masculine terriblement rauque et voilée à un Lucien Hervé volontairement (et  habilement) décadré  de façon à ce que l’on ne puisse pas percevoir les yeux (un comble pour un photographe !)

« Je ne répondrais qu’avec un seul mot : rigueur », répond assez sèchement l’artiste français d’origine hongroise avec des r roulés bien marqués. Noir. Générique… Le ton est donné. La rigueur est là déjà, dans la voix de cet homme affirmé, fort, buté presque, mais aussi dans ce cadre serré sur la bouche… L’intimité elle, nous est offerte par le ton direct de l’intervieweur (le propre fils du photographe, Rodolf) qui laisse penser à une archive familiale, un petit moment de confidence volée.

Avec un sens incroyable de la rupture, du changement de ton, et des inserts plus que signifiants, moins de deux minutes auront suffi à Gerrit Messiaen pour nous rendre curieux de cet homme, de ce moment, de ce film.

Dans l’intimité de l’appartement parisien de Lucien Hervé et de sa femme Judith, le cinéaste libère la parole d’un homme visiblement peu enclin à la confidence mais qui se raconte ici avec sincérité et pudeur. Souvenirs d’enfance, souvenirs d’un homme politiquement engagé, année de guerre et de résistance, les propos sont illustrés par les clichés noir et blanc d’Hervé d’une beauté et d’une puissance d’évocation sidérante, alliant, par on se ne sait quel miracle, quelque chose d’implacable et à la fois d’extrêmement sensuel. Mais très vite bien sûr, la figure de Le Corbusier refait surface, fantôme d’un passé toujours présent, prégnant. C’est le révérend père Couturier  qui fut à l’origine de la rencontre en encourageant Hervé à partir en reportage sur le chantier de l’Unité d’habitation de Marseille que le Corbusier réalisa en 1949. Immédiatement séduit par son « âme d’architecte », Le Corbusier lui demande de devenir son photographe attitré. Hervé travaille donc pour lui de 1950 à 1965 et réalise plus de 20 000 clichés. Avec Le Corbusier, Lucien Hervé parcourt la France, de la Cité universitaire de Paris au couvent de La Tourette, du cabanon de Roquebrune-Cap Martin à Ahmenabad et Chandigarh. L’un construit avec le béton, la pierre, la brique et le verre, l’autre imprime sur papier ce que son œil et son appareil ont saisi et recompose et recadre le tout avec l’indispensable paire de ciseaux. C’est qu’Hervé a d’abord été peintre avant d’être photographe, et avec l’architecture, il approfondit sa pratique de plasticien, construisant des images rigoureuses et lyriques, les réinterprétant jusqu’à l’abstraction.

Hervé, photographe « malgré lui » ? C’est la vie matérielle qui l’a conduit à emprunter ce chemin. Il aurait pu tout aussi bien être peintre, philosophe, écrivain, ermite…

Gerrit Messiaen, au plus près et au plus juste, dévoile toutes les facettes de cette personnalité hors du commun et signe un double portrait, celui de Rodolf Hervé, fils de Judith et Lucien, lui-même photographe et mort prématurément, qui vient imprégner le film, comme un négatif photographique où chaque zone claire s’assombrirait inexorablement, où chaque ombre deviendrait aveuglante de clarté.

 

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