Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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Mars 2006
01/03/2006
 

Ma vie en rose d'Alain Berliner

Une rétrospective partielle de l'œuvre d'Alain Berliner, c'est ce que nous propose Cinéart, avec l'édition spéciale de Ma vie en rose et Le mur, au moment où le dernier long métrage du réalisateur, Broadway dans la tête (en postproduction), s'annonce comme une des sorties belges les plus attendues de 2006. En plus des deux titres proposés, un troisième se cache dans le bonus : le court métrage Rose, primé à Namur et à Clermond-Ferrand en 1993. Trois titres pour découvrir l'univers d'un réalisateur, un univers où la réalité flirte constamment avec l'onirisme, comme si, face à une situation difficile ou absurde, l'illusion devenait la seule échappatoire.

Rose (1993)
L'imaginaire des contes de fées à la Wilde dans un court métrage qui semble aspirer à être un long. Alliant l'absurde et le lyrisme, le filme raconte l'histoire d'un professeur de chant, amoureux d'une rose. Une symbiose parfaite : la rose donne "une raison de vivre" au professeur tandis qu'il chante pour elle. Tout cela jusqu'au moment où une autre rose, la très peu délicate voisine, se glisse entre eux.

Avec efficacité et économie, Berliner réussit en 23 minutes à habiller les personnages d'un manteau de complexité, ce qui fait d'eux des vraies personnes, plutôt que des caricatures stéréotypées. L'intensité naïve du prof de chant contraste avec l'attitude vulgaire de Rose mais, paradoxalement, de l'aversion émergera l'attirance. Mémorable aussi le moment où la fleur – objet de désir - s'est abîmée. L'incursion musicale dans l'imaginaire de l'opéra confère à la séquence une dimension tragique et auto ironique.
Rose semble avoir été le laboratoire d'un univers sensible qui sera exploité des années plus tard dans Ma vie en rose.

Ma vie en rose (1997)
Vainqueur du Globe d'or du meilleur film étranger en 1998, Ma vie en rose est, sans doute, l'œuvre la plus connue de Berliner. A partir d'un scénario de Chris Vander Stappen, le réalisateur a choisi de filmer un récit sur la naissance et l'acceptation d'une différence. Ludovic, 7 ans, est persuadé d'être une fille, et ses choix sont inévitablement en concordance avec les comportements socialement connotés avec une enfance au féminin. Il se déguise en fille, veut se marier avec son petit voisin, et un feuilleton télé de poupées le tente beaucoup plus qu'un match de foot. Face à cela, quelles conséquences peut-on attendre dans une société où la peur de ce que l'on ne comprend pas pousse invariablement à l'intolérance, même au sein de la famille? La psychologie - torturée selon certains - du petit "garçon-fille", est abordée sans jugement moral dans ce qui semble être une volonté d'aller au-delà des clichés esthétiques, aux contours qui nourrissent le côté visuel du film. Les couleurs voyantes sont partout présentes, des vêtements aux décors, comme si, soudain, nous étions plongés dans un univers infantile où les poupées volent comme les fées. C'est ce monde fantaisiste, porté à l'extrême, que Ludovic évoque lors de ses moments les plus difficiles. Le personnage de la mère semble aussi y adhérer lorsque, dans une des séquences les plus radicales du film, elle entre dans le panneau publicitaire du "Monde de Pam", le feuilleton-refuge de son fils, afin de le récupérer.
Drame autant que comédie (rit-on parce que l’on aurait peur de vivre une pareille situation?), Ma vie en rose est devenu un film phare pour ceux qui s'intéressent aux questions de l'identité de genre, mais c’est un film qui refuse en même temps de devenir une œuvre portant le drapeau d'une cause pro tolérance. Cette attitude anti-ghetto lui convient très bien.

Le mur (1998)
Coproduit par Arte dans le cadre de l'initiative 2000, vu par…, qui rassemblait un groupe de cinéastes internationaux, Le Mur montre l’an 2000 comme le début d'une ère nouvelle pour la Belgique, un pays désormais déchiré en deux. Sans le soutien d'aucune des deux plus grandes communautés linguistiques belges, Berliner a mis le doigt dans la blessure, en osant imaginer la construction d'un mur entre la Flandre et la Wallonie. Entre les deux, il y a Albert, un vendeur de frites dont la roulotte, située juste au milieu de la frontière linguistique, est soudain coupée par des briques…
Daniel Hanssens, déjà remarqué dans Rose et relégué à un second rôle dans Ma vie en rose, se révèle maintenant en pleine maîtrise de sa force dramatique, sans jamais céder à la tentation d'un registre trop mélodramatique, malgré le côté feuilletonesque des rapports qui lient son personnage à un père fantôme faisant son apparition dans les moments les moins convenables qui soient.
Il est frappant de constater le plaisir du metteur en scène d'aborder un sujet délicat avec un humour surréaliste. Thriller, film d'anticipation, drame de famille, film d'amour ou encore comédie musicale, Le Mur est un mélange anarchique de genres qui confond et rend difficile toutes les catégorisations.

 

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