Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/01/2002
Mots-clés : critique de cinéma,
 

Made in the U.S.A. de Sólveig Anspach

Chronique d'une mort annoncée

Le 1er mars 2000 au pénitencier de Huntsville, Odell Barnes, trente et un ans, est exécuté par injection létale. Son sort est celui de plus de 300 condamnés, rien que pour l'année 2000 dans l'État du Texas. Pendant neuf ans, Odell s'est battu pour que son dossier soit réexaminé. Dans le monde entier, des groupes de soutien se constituent et réunissent les fonds pour mener une contre-enquête.
Celle-ci révèle rapidement que l'instruction qui avait conduit à la condamnation d'Odell Barnes avait été pour le moins bâclée. Mais les autorités judiciaires, le procureur en tête, refusent obstinément de prendre en compte ces éléments nouveaux, et la sentence est exécutée.
Née en Islande de père américain, Sólveig Anspach a toujours été fascinée par les États-Unis, pays aux contradictions à la mesure de sa démesure. Pour des générations, c'est l'incarnation d'un idéal de liberté qui, dans les faits, fut toujours contredit par une mentalité répressive, d'un affolant rigorisme religieux et moral. Aujourd'hui encore, il représente pour des milliers d'émigrants l'immense espoir de pouvoir mener une nouvelle vie, prospère et heureuse, alors que les inégalités sociales y sont plus flagrantes que jamais.
Lorsqu'elle entre en contact avec les sympathisants français d'Odell Barnes, Sólveig décide de se faire le témoin de cette lutte désespérée pour la vie d'un homme dans le Deep South de Georges Debbelyou. Avec aussi pour ambition, par-delà le cas d'Oddell Barnes, de comprendre les véritables raisons de cette boucherie aussi absurde qu'inutile : pas loin d'une exécution capitale par jour, rien que pour l'État du Texas, et en plein an 2000.
Les premières images sont éloquentes. Un office du dimanche dans une église de la communauté noire de Huntsville, Texas. C'est jour d'élection et le pasteur exhorte ses fidèles à aller voter pour que l'ordre blanc, injuste et conservateur, ne triomphe pas une nouvelle fois. Immédiatement après le sermon, un jeune chanteur derrière son piano entame un gospel repris en choeur et en cadence par toute l'assemblée, femmes en transes au premier rang. Après ces deux scènes d'entrées, on est transporté dans l'autre camp, celui des amis de Bush, qui préparent le dernier meeting du Parti républicain. Discours du candidat qui se présente comme le héraut d'un Texas vilipendé dans le reste du monde parce qu'il a le " courage " de " punir ". En quatre séquences, tout est expliqué. Images d'une Amérique profonde où tout se passe à l'église, au sein de communautés frileusement figées dans leurs clichés identitaires, trop effrayées les unes par les autres pour oser se regarder dans les yeux.*
Avec la très grande humanité qui la caractérise, la réalisatrice de Haut les coeurs! entreprend ensuite de plonger dans cette réalité, avec pour lumière et fil conducteur, l'affaire Odell Barnes. Le film se compose en fait d'une longue suite d'interviews, à travers lesquelles elle tente de reconstituer les faits, s'intéresse aux réactions et aux convictions des intervenants. Il y a le père, la mère, le frère et les soeurs (mais pas de marteau), les amis, les enquêteurs, les avocats, les experts, le proc', et j'en passe. Ces témoignages sont découpés, puis montés bout à bout. Pas de commentaire, pas d'implication personnelle affichée (bien qu'on appréhende sans ambiguïté le camp dans lequel on se situe), très peu de plans de coupe, très courts.
À la différence de Chantal Akerman qui, dans Sud, cherchait à pénétrer cette inquiétante mentalité violente et raciste du Deep South en baladant longuement sa caméra à travers le pays, nous offrant d'abondantes respirations sur l'environnement, nous aidant ainsi à mieux comprendre les hommes, Sólveig Anspach privilégie la parole et les gens, ne nous laissant que très peu voir où ils vivent . Seuls quelques très longs plans devant l'entrée de la prison, qui ralentissent le rythme aux moments émotionnellement les plus importants, permettent de prendre du recul. Les deux approches sont respectables, mais il faut bien reconnaître que cette avalanche de paroles assénées en continu par des personnages aussi divers que variés a pour résultat d'assommer le spectateur. Il a de plus en plus de mal à se concentrer et finit par se perdre dans les méandres d'une affaire assez complexe. D'autant que, plus analytique que synthétique, la réalisatrice passe, au gré de ses conversations, d'un aspect à l'autre, du particulier au général, sans souci exagéré d'une ligne directrice claire.
Ceci ne doit pas cependant faire passer sous silence l'intérêt du film qui tient aussi aux qualités personnelles de sa réalisatrice. Son sérieux, tout d'abord : le film repose sur une enquête journalistique d'une très grande rigueur. Son très grand respect de ses interlocuteurs, ensuite. Elle ne cherche pas à les contrôler ou les diriger, jamais elle ne les fourvoie. Son honnêteté, enfin. De très lourdes charges pesaient contre Barnes qui était loin d'être un enfant de choeur, et ce fait n'est jamais éludé dans le film. Parce que la question n'est pas de savoir si Barnes était ou non coupable, mais " pourquoi devait-il mourir? " Au fil du film, apparaissent de multiples éléments de réponse. Outre ceux abordés plus haut, le système judiciaire américain, avec des magistrats élus par la population sur base d'un programme où la peine de mort trône toujours en bonne place, et dont la réélection dépend du zèle qu'ils mettent à punir. D'où leur empressement à trouver un coupable, quitte à ne pas être trop regardant sur sa qualité. S'il est pauvre, on pourra lui désigner d'office un avocat pas trop tarabustant, et ne pas avoir la main légère quand il s'agira de la peine. Quant aux politiques, n'entend-on pas Georges WC Bush lui-même déclarer qu'" en donnant la mort de manière humaine et avec compassion (c'est-à-dire en fournissant aux condamnés des conseillers spirituels), nous sauvons des vies. " Là aussi, la séquence est présentée sans commentaire ni mise en situation particulière. " Mister President " s'enfonce très bien tout seul. Malgré un côté quelque peu indigeste, cette sincérité et ces qualités humaines maintiennent l'intérêt et donnent au film un contenu émotionnel justement dosé et plein de dignité.

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