Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/05/2001
Mots-clés : rencontre, tournage
 

Maintenant ou jamais

" J'ai connu des gens, en particulier des femmes, qui sans tomber dans la folie, la psychose ou la névrose, vivaient dans un univers où les choses ne se passaient pas comme pour tout le monde. "

Julio Cortázar, Entretiens avec Omar Prego. Gallimard.

 Mercedes et varilux
Personne ne saura jamais comment il faudra raconter ça, à la première ou à la deuxième personne du singulier, ou à la troisième du pluriel, ou en inventant au fur et à mesure des formes nouvelles. Raccord. Blow Up d'Antonioni, adaptation d'une nouvelle de Julio Cortázar intitulée les Fils de la vierge (las Babas del Diablo). Il y est question du flux de la réalité et de sa représentation. Du trouble que provoque l'enregistrement d'un événement fixé sur pellicule par un Contax 1,2. D'agrandissement en agrandissement (" blow up "), la réalité se révèle différente, change de sens comme un plan large qui grâce à un raccord dans l'axe en plan plus serré peut paradoxalement montrer davantage. Anamnèse.
Inès Rabadan nous fut présentée en 1995 par Anouchka de Warichet lors de la septième édition de Filmer à tout prix, au Botanique. Nous parlons de Nous l'aimons tant Glenda, une nouvelle que Cortázar a consacrée à l'actrice anglaise Glenda Jackson, et de l'auteur de Marelle (un livre-culte dans le monde hispanique, qui se monte et se remonte comme une boîte à outil fictionnelle). Cortázar, qu'elle lit en espagnol, Inés peut en parler pendant des heures. Nous en parlons pendant des heures. Le tour du jour en quatre-vingt mondes. Puis elle disparaît de la vie professionnelle de votre serviteur, tel un de ces insaisissables cronopes de Cortázar. Un silence ponctué de cartes postales sous forme de films (Vacance,Surveillez les tortues et l'Atelier).
C'est donc sans surprise que nous la découvrons - toujours aussi papillonnante - sur le plateau de Maintenant un court métrage qu'elle tourne en ce début avril 2001. Nous sommes adossés au bunker de Ciné-Télé-Revue, dans le bas du Parc Dudden. Des assistants régie, en contact les uns avec les autres par talkie-walkie, bloquent les entrées et sorties du Parc pendant les prises. A l'arrêt de bus Laine, Else (Nathalie Richard) et Hans (Jean-Luc Colchat) attendent le bus. Tandis qu'Else grignote des chips, Hans lui dit : " Pas un appart, ras-le-bol des appartements : une villa. " Else, entre deux chips : " Pourquoi tu ne viens pas habiter chez moi ? " Hans ajuste ses lunettes de soleil : " C'est trop petit... Chez moi aussi, c'est trop petit...Et puis louer, c'est pas trop bien. "
 En face, une Arriflex SR3, montée sur un support à manivelles qui repose sur une dolly, filme en plan large la scène avec un objectif Carl Zeiss. Au dernier moment, une Mercedes dorée, conduite par Denis Delcampe, le producteur du film, traverse le champ pour donner cette légère touche décalée (mine de rien) qu'affectionne Inès, pour qui le quotidien n'est pas un rituel obsessionnel mais une source de surprise permanente.
Celle-ci, toute de noir vétue, pantalon et veste zippée, sacoche en toile noire en bandoulière et baskets blanches à bandes vertes aux pieds, prononce le fatidique : " Cut ".
On checke le gate ", enchaîne Guillaume Malendrin, l'assistant du film. " Le poil est bon ? O.K. On passe au plan suivant ". Raccord dans l'axe : Hans et Else en plan serré. Avec un petit effet sur les verres varilux des lunettes d'Hans qui s'assombrissent sous l'effet d'un bref rayon de soleil. Mais comme il s'agit de cinéma, il faut construire la réalité afin de la rendre vraisemblable. Eva Houdova, la scripte du film, nous explique que les varilux mettent une minute à s'assombrir sous l'effet du soleil, ce qui est trop long pour le tempo du plan. Le bref effet désiré par la réalisatrice nécessite l'installation de deux HMI dont l'un est en dirigé sur un réflecteur miroir muni d'un polarisant. Cela nécessite près de quinze prises alors que la moyenne, selon Eva, est de trois prises par plan. On est loin des vingt à trente prises de certains réalisateurs français qui veulent briser la résistance des comédiens.  

Deux ou trois choses que je sais d'eux
C'est un film assez démonstratif, nous confie Inès Rabadan, très librement inspiré du livre Changements de Paul Watzlawick, un psychologue de l'école Palo Alto. L'idée, c'est comment briser le cercle lorsqu'on vit avec ses proches des situations qui se reproduisent sans cesse, où l'on est pris dans un cercle vicieux avec les gens dont on partage la vie.
Il suffit parfois de poser un geste ou prononcer des paroles suffisamment saugrenues que pour que la relation se transforme. Ayant lu ce livre avec beaucoup d'amusement, je me suis promenée dans un magasin de jouets et j'ai vu des poupées assez monstrueuses.
La rencontre entre ces deux choses m'a inspiré l'histoire d'Else, une fille qui travaille dans une usine de poupées. Le film sera entrecoupé de séquences d'animation illustrant l'idée qu'il faut sortir du cadre pour transformer la réalité, avec une voix off qui citera Paul Watzlawick. Ce côté didactique doit rester léger, marrant. Un peu - toutes proportions gardées -- comme dans Mon oncle d'Amérique. Encore que dans le film de Resnais, l'expérience de Laborit génère le récit. Ce n'est pas le cas ici. Je dirais plutôt que l'explication théorique ponctue le récit plutôt que de le générer. " Les comédiens sont toujours l'essentiel d'un film mais il y a plein de façons de travailler avec eux. Personnellement, je cherche des comédiens qui seront le personnage que je veux qu'ils soient. J'ai vu Nathalie Richard dans un film français et j'ai écrit le personnage d'Else en fonction d'elle. Après, on a discuté du personnage. Mon idéal est de ne pas répéter. Avec Nathalie, je sais qu'elle est le personnage et c'est suffisant. C'est sa présence que je cherche. Je l'ai choisie pour ça. Elle est là et cela me rassure. Une fois qu'on est en confiance l'une avec l'autre, je ne vois pas pourquoi j'entamerais dix jours de répétitions avec elle. Quand on interroge Kaurismaki sur ses acteurs qui sont si puissants et magnifiques, il répond qu'il leur demande de ne rien faire. Je cherche davantage une présence qui va signifier que la psychologie d'un personnage, et c'est leur physique qui signifie. " La direction d'acteur, c'est le choix du comédien, ne cesse de répéter Claude Chabrol.

Couleur et zoom
" C'est un film avec un découpage assez strict, avec une réflexion sur les objets et la couleur. Par exemple, il n'y a aucune couleur vive sauf la pompe à essence qui est rouge. Quand l'acteur s'inscrit là dedans, il doit en tenir compte. Le décor qui l'environne est déjà signifiant. Sa présence peut être le réceptacle de ça, donc, on lui dit : faites-en le moins possible, ça signifiera mieux. " Une pause. Elle sourit et insiste sur son propos : " Tout doit signifier et si les acteurs jouent trop, cela devient sursignifiant. Si tu places un personnage dans un paysage qui exprime son état mental, par exemple la solitude, il ne faut pas qu'en plus, il le joue. Ça devient too much.
" Au départ, on est parti sur l'idée de faire une image ressemblant à du Technicolor qui a vieilli. J'ai visionné pas mal de films et montré à Philippe un de ces films français des années septante, sans ombres, aux couleurs un peu pastels, à l'éclairage uniforme. On avait déjà ça dans Surveillez les tortues" Mais ça correspondait aussi au fait que j'avais envie d'utiliser le zoom. Dans Maintenant, il y a très peu de mouvements de caméra et quelques zooms. En regardant les films des années septante, j'ai constaté, avec stupéfaction, que chez Bergman, Visconti, ou Antonioni - oui, oui Antonioni, j'en fais le pari avec toi ! (votre serviteur ayant arboré une expression stupéfaite car dans sa mémoire seul le début de Zabrieskie Point, où Antonioni utilise des techniques de reportage télévisé, semble convenir aux affirmations d'Inès. Quant au plan final de Profession reporter, il s'agit d'un travelling avant d'une prouesse que la défunte émission Cinéma Cinémas avait démontée. Soudain un doute atroce nous envahit : avons-nous la mémoire qui planche, Docteur L.? dans l'après coup !) -, il y a plein de zooms soft, pas des zooms ultra-rapides comme à la télé, mais des zooms quand même. " (Rappelons l'usage imperceptible qu'en faisait Rossellini dans ses derniers films pédagogiques destinés à la télévision, notamment dans la Prise de pouvoir par Louis XIV.) " Ce que j'aime dans le zoom par rapport au travelling avant, c'est que si tu pars d'un plan moyen pour aller chercher le regard d'un personnage en utilisant le travelling avant, tu es dans la grammaire cinématographique tandis qu'avec un zoom c'est comme si tu entrais dans sa tête. Il y a un côté hyper-sensible. " Elle claque des doigts en se servant du pouce et du majeur pour appuyer son propos. " Donc, dans un film qui est assez austère au point de vue du jeu, où les personnages montrent peu leurs émotions, ça amène un contrepoint. C'est en tout cas tout à fait délibéré. Une des raisons de faire un court avant le long métrage qui est en préparation était de pouvoir jouer avec le zoom " (rires).

Maintenant
Super 16 , format : 1.85, couleur, 20'
Réal. : Inès Rabadan. Image : Philip Van Volsem. Son : Giet Van Reeth. Scripte : Eva Houdova. Assistant réal. : Guillaume Malendrin. Int. : Nathalie Richard, Jean-Luc Couchard, Nicole Colchat, Valérie Lemaître, Nicolas Sers. Postprod. au Studio l'Équipe Bruxelles/Onehand Cologne. Kinescopage HD Cam : LBO.
Prod. : Need Productions, le GREC (Paris), Canal+ France, avec l'aide du Centre du cinéma et de l'audiovisuel de la Communauté française de Belgique.

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