Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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décembre 2007

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11/12/2007
 

Manu Bonmariage

Les yeux revolver de Manu Bonmariage
bonmariage coffret dvdLe documentaire, qui a donné à notre cinéma ses premières lettres de noblesse, a toujours eu la cote en Belgique. Au tournant des années 1980,  dans la foulée des Storck, Ivens, Meyer, apparaît une nouvelle génération de documentaristes. Au premier rang, Thierry Michel et Manu Bonmariage. Tous deux font leurs premières armes dans le giron de la RTBF puis, sans jamais s’en distancier, vont progressivement s’adonner à des productions plus personnelles. Ils y gagneront la reconnaissance de leur talent de cinéastes. Ce seront les premiers documentaristes à voir, dans les salles de cinéma, leurs films récolter les faveurs d’un public réputé très difficile. Tandis que Thierry Michel court aux quatre coins du monde, Manu Bonmariage s’ancre dans le terroir pour suivre de près les heurs et malheurs de ses contemporains. Des gens auxquels il accroche sa caméra, s’attachant à capter ce qu’ils sont au plus profond d’eux-mêmes. La pochette du double DVD que lui consacre Cinéart le désigne fièrement comme LE père spirituel de Strip Tease. Slogan promotionnel, mais par ce cinéma à hauteur d’hommes, à fleur de corps, Manu Bonmariage exerce son influence au sein de l'équipe qui développe le concept.

Cependant, jamais chez lui, le sujet ne l’emporte sur les personnages.Et s’il faut raconter une histoire et donc prendre quelques libertés avec une description froidement objective du réel, jamais ce devoir n’éclipse une fondamentale honnêteté. Par rapport à ses personnages, le travail de Manu Bonmariage se résume en deux mots : empathie et respect.
Autre parallélisme: Thierry Michel se voit consacrer un très impressionnant coffret sur son cycle congolais, et Manu Bonmariage est le héros d’un fort beau double DVD survolant vingt ans de carrière. Les éditeurs ont plongé dans l'œuvre foisonnante du cinéaste et intelligemment retenu quatre films charnières. Le premier, Allo Police, date de 1987 : d’avant Strip Tease, donc. Manu y suit le travail d’un commissariat carolo. Avec les policiers, il part sur le terrain à la rencontre de cette étrange clientèle qui hante les couloirs d’un poste de police. Il les regarde, les écoute, témoigne de leur détresse, capte le désarroi des policiers, qui doivent souvent faire face, dans l’improvisation, à des situations auxquelles ils ne sont pas préparés. Et derrière ces portraits, il y a le constat d’une société en pleine mutation, en perte de valeurs, rongée par le chômage et la misère. Cinq ans plus tard, avec Les amants d’assises, Manu Bonmariage quitte l’anecdotique pour rentrer dans le narratif, mais toujours dans l’optique du constat social. Durant tout un procès, il suit les accusés : deux amants qui se sont débarrassés du mari gênant. C’est un portrait, comme l’on dit en justice, "sans haine et sans crainte". Pourquoi en arriver là ? Comment l’amour peut-il survivre à un tel acte, et à la machinerie d’un procès d’assises, avec son théâtre, ses pressions ? Comment les amants supportent-ils la séparation, eux qui ont tant fait pour être ensemble ?  Sans parti pris, le cinéaste cherche à comprendre et nous fait partager le ressenti de ce couple maudit. En filigrane, bien sûr, le rapport à la morale, à la justice, à la société. Le drame y flirte souvent avec le mélodrame, mais c’est sans doute le prix à payer pour la sensibilité du portrait, étonnamment parlant à nos âmes ordinaires.

Manu tournera ensuite Amours fous, sur le droit d’aimer quand on est différent, pas toujours autonome. Le film ne figure pas sur le DVD, et c’est une omission regrettable car il est important dans l’œuvre du cinéaste et le rapport qui le lie à son public. Vient ensuite Baria et le grand mariage. Manu Bonmariage quitte son terroir pour aller filmer, à Marseille et aux Comores, le destin d’une petite fille des îles, élevée dans la cité phocéenne mais promise à un mariage traditionnel avec quelqu’un qu’elle n’a pas choisi et qu’elle n’a jamais vu. Dans ce film, deux cultures se frottent l'une à l’autre avec la question lancinante des limites de cette fusion, ou de cet écartèlement. Manu Bonmariage va suivre, au plus près, ce "grand mariage" depuis sa préparation marseillaise jusqu’à son accomplissement comorien. Il met en scène de véritables personnages : la marieuse, le marié, le frère, la mère, la grande sœur et, bien sûr Baria. À travers l’étourdissement permanent de la fête, dans laquelle se fond la caméra, toujours on en revient au visage de cette petite adolescente de seize ans. Elle n’est pas très loquace, Baria, mais sur sa figure, on lit comme dans un livre ouvert la prise de conscience progressive de ce que ce mariage va représenter pour elle en termes de changement. Le visage de son personnage principal, c’est le fil rouge du film, émouvant, révélant davantage que tous les mots qu’il eut été possible d’écrire sur un pareil sujet. Baria est l’illustration parfaite du cinéma de Manu Bonmariage. Son talent, sa marque de fabrique, c’est d’abord la force des images. Doué d'un regard aiguisé, il n'a pas son pareil pour dénicher les détails qui parlent, les sélectionner, les mettre en place. Si le spectateur sait aller voir dans les coins, il en goûtera toute la saveur.

Le dernier film présent sur ce double DVD de fête est aussi le dernier en date du réalisateur. Ainsi soit-il, (voir webzine 121) nous fait partager un an de la vie de Jean et Micheline. Un curé septuagénaire et son assistante paroissiale choisissent, par amour, de se marier. Ils commettent ainsi l’acte ultime de transgression envers l'Eglise catholique à laquelle ils ont consacré leur vie. Face à leur communauté paroissiale rurale qui ne comprend pas toujours pourquoi leur curé les abandonne, face à une hiérarchie rigoriste en diable (!), ils tiendront leur cap contre vents et marées, puisant dans leur foi la force de leur rébellion. Un film où, outre la rigueur habituelle de son travail d'approche, le cinéaste s’offre le luxe de la lumière, laissant à l’éclairage le soin de transcender ses personnages, toujours subtilement filmés.  
Chaque film est illustré, en bonus, par une featurette, sorte de making of, réalisé pour le DVD, où Manu Bonmariage explique sa démarche de réalisation, les conditions, les réflexions a posteriori sur chacun de ses "enfants". L'image et le son offrent un rendu variable en fonction de l’époque où le document a été tourné. La qualité numérique des deux derniers films tranche en effet très nettement avec celle des deux premiers. Cinéart a choisi les films ayant fait l’objet d’une diffusion en salles, à l’exception, on l’a dit, d’Amours fous. Ce choix, forcément subjectif, de quatre films dans une œuvre foisonnante, permet cependant d’apprécier l’évolution du travail de l'homme. Un travail chargé de sens, qui plonge au plus près de ses contemporains pour nous en faire partager les joies, les rires, les tristesses, les déraisons, hanté par les questions des limites du bien et du mal, et de l’amour absolu qui fait sauter les barrières, ravage et reconstruit. Une œuvre éminemment humaniste et humaine. Signalons enfin le for bel emballage digipack et la présence de dessins de François Schuiten qui illustrent à la fois la couverture et les menus de ce DVD. Ils font de ce coffret un objet esthétique, à sa place dans toute vidéothèque.

Manu Bonmariage. Belgique 2007. Double DVD 9  Zone 2. Distribution: Twin Pics/Cinéart. Durée totale  285'. Image 16/9 compatible 4/3.  Son Dolby Stéréo 2.0. Langues: Français.

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