Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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mars 2007

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08/03/2007
Mots-clés : rencontre,
 

Manuel Poutte au tournage de Tremblements lointains

Cinergie : Tu aimes voyager entre la fiction et le documentaire.
Manuel Poutte : Oui, parce que je m’inspire beaucoup des choses que je vois. Et puis comme je travaille beaucoup avec des comédiens non-professionnels, il se fait que ça m’inspire. J’aime bien travailler avec ce que je peux voler parfois dans le réel.

C. : C’est un choix de travailler avec des comédiens non-professionnels ?
M. P. : Oui, mais dans ce film, il n’y a pas que des comédiens non-professionnels, il y a des comédiens très professionnels: un médecin interprété par Daniel Duval, un antiquaire qui cherche un fétiche, interprété par Jean-François Stévenin et la fille du médecin qui est joué par Amélie Daure,  une jeune actrice que j’ai castée en France. Le rôle principal est tenu par un jeune Sénégalais, Papa S'Yn Diaye, un musicien qui fait vaguement du reggae et que j'ai rencontré sur un des castings au Sénégal. J’ai vu beaucoup de comédiens professionnels là-bas mais leur formation théâtrale était souvent trop marquée et ça ne correspondait pas au jeu cinéma. Lui, il correspondait parfaitement à ce que je voulais. Il n’a eu aucun problème avec les comédiens professionnels parce qu’il a une connaissance intuitive hallucinante de ce qu’est ce métier. Il a une grande part de mystère, et comme il devait jouer le rôle de quelqu’un qui est pris dans une histoire de sorcellerie, d’envoûtement et que lui-même y croit, il était complètement dedans, ça aide beaucoup. Portrait de Manuel Poutte réalisateur de Tremblements lointains

C. : Tu peux nous raconter un peu ton film ?
M. P. : C’est l’histoire d’un jeune Sénégalais qui rêve de partir en Occident et qui tourne  autour des Occidentaux, surtout des femmes. Il a quitté son village pour une ville étape, une petite ville de province pas très loin de la côte, sur les bords d’un fleuve, et fait des petits boulots. Pour lui, chaque occasion est bonne pour avoir un contact avec des Occidentaux. Au début du film, il reçoit une lettre d’une femme qu’il a rencontrée quelques mois auparavant. Comme il est analphabète, il demande à la fille du docteur français local de la lui lire : la réponse est négative. On ne sait pas s’il était amoureux ou pas, c’est un type un peu manipulateur mais il a l’air profondément touché par cette nouvelle. A partir de là, il va se croire envoûté. Cette lettre sera le déclencheur de toute une série de malheurs qui vont s’abattre sur lui. Finalement, il va entraîner la fille du médecin dans sa vision fétichiste de la réalité. Elle, est secrètement amoureuse de lui et lui, évidemment, ne s’intéresse pas à elle car elle ne représente pas l'espoir d'un ailleurs. Petit à petit elle entre dans son monde. On a l’impression que le personnage principal la manipule mais c’est l’inverse qui se produit : on va découvrir qu'elle a menti au sujet de la lettre pour pouvoir le garder près d'elle car elle a besoin de quelqu’un pour la sortir de son rapport tendu, hyper tendu même, dramatique avec son père. Un jeu de pouvoir va s’installer entre ces personnages au milieu desquels un quatrième personnage va être le déclencheur de toute l’action, un antiquaire, un ami du médecin, qui vient chercher un fétiche dans la région.

C. : Généralement, quand tu fais un film, tu ne le fais pas à la légère ! Tu cherches à donner un sens à ce que tu réalises. Quel est le but de ce film ?
M. P. : Il est né de la rencontre de plusieurs désirs. J’étais fort touché par la perte d’identité culturelle qui peut arriver chez des gens qui rêvent d’une autre vie, en l’occurrence la vie occidentale, le confort, du moins son apparence, et tout ce qu’ils sont prêts à sacrifier de leur propre culture, de leur propre philosophie, pour ce « paradis ». Je me suis rendu compte, en discutant avec beaucoup de sorciers, de féticheurs, qu'il y avait quelque chose de très poétique dans leur rapport au monde. Les objets, la nature, tout, les attitudes, un regard, un geste peut prendre un sens énorme. Je trouve que c’est intéressant de voir à quel point la valeur symbolique des choses peut aider à lire le réel. En Occident, nous nous sommes coupés de cette vision. Notre pensée abstraite, rationnelle, fait que l'on interprète très peu le réel, alors que les Africains que j’ai rencontrés sont toujours dans l’interprétation du moindre geste, du moindre événement. C’est une sorte de réenchantement de la vie qui prend sens partout dans le quotidien. Moi, ce qui m’enchantait, ce n'était pas de parler de sorcellerie, mais du rapport à l’animisme dans le quotidien. Nous avons aussi quelque part notre façon animiste de lire la vie : la psychanalyse, où on revient sur ce qui s’est passé, où on réinterprète le réel en fonction de moments, de personnages marquants dans notre vie, d’objets. Il m’a semblé qu’il y avait des rapports entre la psychologie à l’occidentale, la psychanalyse et cette manière d’aborder le réel qui est dans l’animisme. Il y a, dans ce film, une double interprétation possible: tout peut être interprété de manière rationnelle, un certain nombre de choses peuvent être considérées comme de pures coïncidences mais tout peut aussi être lu d’une manière animiste et toute prend alors un autre sens. On ne sait jamais si le personnage est en train de surinterpréter ce qui se passe ou si c’est un fabulateur. C’est ça qui m’intéressait fondamentalement. Par ailleurs, je pense que ça donne une richesse extraordinaire à la vie mais surtout, ça donne un sens au Mal. Je me rends compte, en terminant le montage du film, que ça parle beaucoup du Mal en fait : comment le Mal naît, comment il peut naître du Bien. Les personnages dans ce film se font souvent du mal sans le vouloir, au contraire même, en voulant faire le Bien.

C. : C’est un film sombre ?
M. P. : C’est assez sombre, ouais ! (rires)

C. : C’est étonnant venant de toi. Tes personnages ont en général une force de vie extraordinaire !
M. P. : Cela n’empêche pas d’être sombre et d’avoir une grande force de vie. Ici ce sont simplement des gens qui se débattent dans des relations humaines qui les bloquent. Ils sont tous dans une frustration, dans une impossibilité d’exister. Ils sont entremêlés et ils n’arrivent pas à se démêler. Ils s’utilisent, ils se manipulent les uns les autres mais sans cynisme, par amour. En essayant de faire pour le mieux, ils font souvent pour le pire. Donc oui c’est sombre mais je pense qu’il y a une part de réalité qui est sombre, il ne faut pas la nier. Le fait qu’il y ait de la violence, de la violence affective, morale, ça n’empêche pas d’avoir une vision plus positive de l’existence.Extrait de Tremblements lointains de Manuel Poutte

C. : C’est pour ça que tu situes ton histoire en Afrique ? Tu penses que l’Afrique souffre plus ?
M. P. : Pas du tout ! Il n’y a aucun misérabilisme dans le film, ce n’est pas du tout cet aspect-là de l’Afrique qui est mis en scène, au contraire c’est plutôt l’apport que la philosophie africaine, l’animisme, pourrait nous donner sur nos rapports humains qui est mis en avant. Il y a une richesse énorme là-dedans. On s’est rendu compte que nos modes de fonctionnement, la psychanalyse, la psychiatrie, ne fonctionnaient pas du tout. Aujourd'hui se développe ce qu’on appelle l’ethnopsychiatrie qui est finalement un terme savant pour dire « soigner avec des féticheurs, des soigneurs ». En Afrique, l’individu en tant que tel c’est rarissime, un être humain en Afrique, c’est surtout une famille, une tribu, un rapport au monde généralisé. Les gens pensent d’abord en termes globaux et cette manière de voir le monde semblait éclairer la mienne. Ce n’est donc pas du tout l’Afrique miséreuse que je suis allée voir, mais bien plutôt comment les Africains pouvaient me donner une autre vision du monde, comment réenchanter ou donner du sens aux choses de mon existence. Comment lire ma propre vie, comment interpréter, être attentif à ce qui se passe dans le moindre détail, dans tout ce qui se passe dans le quotidien et comment les choses peuvent prendre un sens énorme tout à coup.

C. : La recherche du sacré est quelque chose qui te suit depuis toujours?
M. P. : Oui parce que le sacré est quelque chose qui est tellement évacué ici. J’essaie de le trouver en faisant du cinéma, et j’essaie de le trouver à travers des cultures qui le vivent encore de manière réelle, authentique, de voir comment ça peut influencer ou donner du corps à mes idées. Ce qui est très fort, très important, c’est qu’il y a un sacré qui est vécu dans la grande simplicité. C’est un film un peu « mystique » mais il y a très peu de scènes mystiques, en fait. Je voulais montrer le rapport aux esprits, au Mal, ou les envoûtements dans une sorte d’habitude. Ce n'est pas du tout un film fantastique, il n’y a rien d’extraordinaire. Tout peut être interprété de manière rationnelle, le sacré peut entrer dans les choses les plus simples, les plus réelles sans phénomènes extraordinaires.

C. : Tu disais qu’il y a deux interprétations possibles, mais c’est aussi deux regards différents: le rationnel et la magie. As-tu mis un jeu de valeurs dans ces regards ?
M. P. : Il y a une lutte entre les deux types d’interprétation. Personnellement, je ne prends pas parti, je laisse le spectateur choisir,  interpréter ce qui se passe à l’écran. Evidemment, les deux visions sont incarnées dans le film: d’un côté il y a le médecin avec sa vision rationnelle, parce qu'il y a une part de charlatanisme, il y a aussi des abus dont il faut se méfier, et puis il y a le héros qui représente la part magique, on va dire. Les événements peuvent donc être interprétés de manière rationnelle ou magique. L’idée, c’est d’amener le spectateur à pencher tantôt pour l’un, tantôt pour l’autre. Dans la vie, on est souvent attiré par l’irrationnel mais on s’en méfie très fort et on s’en retire. Mais c’est important parfois de se laisser emporter dans des interprétations qui échappent à tout contrôle.
C’est une histoire assez classique, un drame psychologique, et derrière, il y a un fond... on va dire, philosophique. J’espère en tout cas avoir réussi à le toucher... Donc voilà, il y a une lecture purement dramaturgique classique de ce film qui est possible. Ce n’est pas un film compliqué, réservé à une élite, ce n’est pas un film pour cinéphiles affirmés voilà...

Extrait de Tremblements lointains de Manuel Poutte

C. : Les conditions de tournage ?
M. P. : Sincèrement, c’était un tournage magnifique ! J’ai eu une équipe mixte extraordinaire, moitié sénégalaise, moitié européenne (belgo-française). J’avais un peu peur de venir tourner en Afrique avec mes idées d’Occidental. Dès le départ, je me suis associé à Moussa Touré, un réalisateur sénégalais, pour voir ce qu’il pensait de mon scénario, si ça avait du sens. Il m’a fait ses remarques, j’en ai tenu compte. J’ai voulu travailler avec les gens du cru et tous les seconds rôles sont tenus par des Sénégalais, ils m’ont apporté plein de choses que je n’aurais pas pu imaginer. Au tournage, le scénario était très respecté mais le travail préalable était fait à partir de beaucoup d’improvisation, de travail sur place avec les gens. Le tournage a été assez rapide, avec une équipe réduite au début mais qui, finalement, est arrivée à une quarantaine de personnes. On a tourné en Super 16 Scope parce que le fleuve a une grande importance dans le film, donc il fallait une image de ce type-là. 
C’est une tragi-comédie. Il y a un aspect comique, enfin j’espère ! Il y a une certaine fantaisie, une manière d’approche, tout n’est pas noir dans le film, mais ça glisse vers quelque chose d’assez sombre effectivement. La rencontre entre les comédiens professionnels et les non-professionnels s’est faite sans problème, on ne pouvait pas voir la différence.

C. : Tu connais bien l’Afrique ?
M. P. : J’étais allé plusieurs fois à l’endroit où je comptais tourner, ça m’a certainement aidé. J’ai beaucoup voyagé, j’ai pas mal bourlingué sans autre but que de prendre, de regarder, d’écouter. J’avais déjà été assistant sur des films, mais je n'avais jamais réalisé de film en Afrique. Il y a là-bas un aspect poétique qui a été un déclencheur fondamental, une poésie des objets, de la langue. Ce rapport spirituel simple avec les choses, la nature, les proches, la mort, la naissance…Portrait de Manuel Poutte réalisateur de Tremblements lointains
C’est un film pour lequel on s’est battu. Economiquement, c’était très difficile à monter, parce qu’on a eu beaucoup de mal à trouver un financement, d’une part parce que ça se tournait en Afrique, d’autre part, peut-être, le sujet qui était trop complexe, je sais pas… Après, grâce à Boris Van Gils, on a trouvé le financement qui manquait, puis, le financement Tax-shelter nous a bien aidés au dernier moment. Pour nous, c’était magnifique, ça nous a permis de fonctionner de manière complètement indépendante. La RTBF a coproduit mais très minoritairement, et donc, on était totalement libres au niveau de l’écriture, de la réalisation, de la production. Il n'y avait aucune contrainte au niveau financier et c’est une grande chance. Quand les télévisions deviennent coproducteurs dès le départ, elles peuvent imposer des choses plus contraignantes. Ici, on était totalement libres !

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