Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/07/2004
Mots-clés : rencontre
 

Marc Lobet à propos des Ciels de Vincent

Marc Lobet a une filmographie abondante dont deux longs métrages : Prune des bois et Meurtres à domicile, un film avec Bernard Giraudeau et Anny Duperey, d'après une nouvelle de Thomas Owen.
Ses multiples activités à la RTBF et comme professeur à l'IAD ont fait un peu oublier que, sorti de l'Ecole de la Cambre, Marc Lobet ne s'est jamais désintéressé de l'animation au point de lui consacrer dés 1974, un film co-réalisé avec Pierre Cordier qui anime ses chimigrammes. Son dernier opus, Les ciels de Vincent, dont nous vous parlons par ailleurs, s'inscrit dans une série d'animations consacrées aux grandes correspondances entre peintres et écrivains.

Cinergie. : Tes derniers films sont des animations. Cela parait moins surprenant lorsqu'on sait que tu as commencé à faire du cinéma à La Cambre ?
Marc Lobet :
Lorsque j'ai fait La Cambre la section cinéma n'était pas encore orientée vers la section cinéma d'animation comme elle l'est maintenant. Sur mon diplôme il est indiqué : « section de cinématographie documentaire expérimentale » ! C'est une merveilleuse école de vie. C'est une époque où j'ai vécu quatre ans dans une école où il y avait très peu de matériel et on devait payer sa pellicule. Des bobines de 30 mètres, à l'époque cela représentait une certaine somme, lorsqu'on était étudiant. On devait avoir un job pour payer la pellicule. J'ai passé beaucoup de temps dans les ateliers que j'ai pu filmer, par ailleurs. Il y avait Paul Delvaux, en peinture monumentale, Herman Closson, en scénographie, etc. C'était très enrichissant parce qu'on découvrait d'autres disciplines même si j'ai appris le métier sur le terrain, en étant l'assistant d'André Cavens pour deux courts métrages puis pour ses deux longs métrages. Même si cela n'était pas confortablement budgétairement parce que Cavens faisait des films d'auteurs et le système mis au point par la Communauté française n'existait pas encore. N'empêche j'ai beaucoup appris. J'ai commencé à rouler des cables, balayer, aller chercher des cigarettes pour les comédiens.

C. : Un travail de régie.

M.L. :
Oui, mais cela me permettait d'observer la mise en place de la lumière. En roulant des câbles, forcément, tu t'inities au métier d'électro. Mais très très vite c'est le montage qui m'a attiré. Je considérais cela comme la véritable écriture. Celle-ci n'est pas le scénario, la véritable écriture c'est le montage. Tu as la matière. Lorsque tu as écrit un scénario, cela reste dans le potentiel tandis qu'au montage la matière est filmée ! J'ai passé 20 ans dans les salles de montage pour gagner ma vie parce que j'avais charge de famille. J'y ai fait des films publicitaires et institutionnels, je ne m'en cache pas. Lorsqu'on est indépendant et qu'on ne rentre pas dans une chaîne de télévision, c'est une des rares façons de s'en sortir.

C. : Tout en réalisant, j'imagine ?

M.L. :
Du montage il existe un chemin assez logique vers la réalisation. A force de voir les images des autres tu as envie de créer les tiennes. Je n'ai pas bifurqué mais je me suis dédoublé, passant progressivement à la réalisation tout en gardant le montage. Je monte mes propres films. Et lorsque cela arrive je me mets à la place du réalisateur. Pour moi cela a toujours été très fusionnel et cela le restera toujours d'ailleurs. Ce qui est assez amusant c'est que maintenant je me mets à écrire. J'ai publié un livre : La séance de massage. Je viens d'en terminer un second. Lorsque j'écris un livre cela me prend deux ans - cela va plus vite qu'un long métrage. Ce qui est drôle c'est que je reste réalisateur-monteur. Je construis un livre comme un tableau. J'assemble des images, des mots, des phrases, comme on le fait au montage. Fondamentalement je suis monteur mais monteur-réalisateur, monteur-écrivain. Et pour être plus précis, le montage assimilé à la notion d'écriture.

 C. Venons-en à la partie animation que tu commences avec Brother and sisters, en 1971.
M.L. 
: En 1972, un festival de musique pop et folk se tenait à Bilzen. Je voulais faire un film sur cet événement mais je n'avais pas de producteurs. J'ai appelé Raymond Ceuppens, un ami écrivain et photographe, qui est malheureusement décédé, et lui ai dit : « Viens on part, on prend chacun notre appareil photo et on achète des films vierges de 35mm. On a fait 2.000 photos en trois jours. Raymond avait un labo, on a sélectionné les photos, on les a agrandies et j'ai peint avec de l'écoline les photos en noir et blanc. Puis j'ai obtenu, la disposition pendant la nuit, d'un banc titre chez Bertiaux et j'ai fait un montage à la prise de vues. Un autre ami était venu à Bilzen avec un Nagra, il a enregistré des prestations live des grands groupes qui se produisait : John Mc Laughin, etc. Et on a monté le son et l'image sur de la pellicule 16mm, le tout sans producteur.

C. : Le second film tu le coréalise avec Pierre Cordier ?
M.L. 
: C'est Start qui a été fait à partir des chimigrammes dont Pierre Cordier était l'inventeur. Il a été fait pour le festival expérimental de Knokke. C'est une bande opérateur qui défile et se dégrade progressivement par les chimigrammes. Tu passes du figuratif au graphique, au plastique. On discerne de moins en moins les chiffres qui se déforment. Le film a été bien accueilli par le public.

C. : Le Proust et sa correspondance avec Mme Strauss que tu as réalisé fait partie de la même série que
Les Ciels de Vincent, où l'on voit Van Gogh écrire à son frère Théo ? As-tu l'intention de continuer ?
M. L.
Je pourrais. J'avais créé tout un concept à partir des correspondances : des peintres célèbres avec des auteurs célèbres. Finalement l'idée a évolué, on était plusieurs et je me suis retrouvé seul à faire cela. J'ai enchaîné avec Van Gogh mais peut-être que je vais faire tout autre chose après. J'ai un projet sur les labyrinthes, en me servant de la technologie de pointe, que j'aimerais rentrer à Promimages. Un court métrage de 7 à 8 minutes.

C. : Venons-en à
Les Ciels de Vincent, c'est un film sur la lumière, la couleur, le temps ?
M.L. :
C'est le mariage de la terre et du ciel. C'est aussi un hommage aux dernières années de Van Gogh avant son suicide. C'est aussi une réflexion entre l'art et la nature.

C. : Ce qui m'a frappé c'est le passage du temps, les nuages, l'assombrissement et les éclaircies du ciel. C'est le rythme du temps qui s'écoule inexorablement.

M.L. :
C'est l'évocation des trois dernières années de Van Gogh, en sept minutes. Il y a aussi le temps et le champ qui diffèrent suivant les différentes saisons. Pendant trois ans j'ai fait des photos du même champ. Je posais à chaque fois l'appareil au même endroit, en ayant un point de repère, avec la même focale et la même position pour obtenir le même cadre. C'est après avoir fait tout cela que j'ai pensé à remplacer les ciels par ceux peints par Van Gogh. Ceux-ci ont été reconstitués ! A partir de ces toiles Michel Bertiau a fait de grandes banderoles. On a recréé les ciels pour qu'ils soient refilmés au banc titre, dans la partie supérieure de l'image. Il y a donc, à chaque fois une double exposition. Alain Pierre a fait une superbe bande sonore. C'est simple, il n'y a pas d'effets numériques ou d'effets spéciaux.

.C. : Ce qui me frappe, que ce soit dans le Rembrandt (C'est moi que je peins) ou dans Les Ciels de Vincent, c'est ton attrait pour l'obscurité, le contraste entre la lumière et l'ombre qui ressort dans les deux films ?
M.L. :
C'est le passage du temps. C'est pour suggérer la durée parce qu'on est dans un espace de temps très court. Quand on veut le faire ressentir, les enchaînés et les fondus - surtout les fondus au noir et les fondus en ouverture - aident beaucoup. Cela fait partie du langage du cinéma et, encore une fois, cela est très simple. La dernière image de Les Ciels de Vincent c'est la chambre vide de Vincent qu'on a vu avant avec les meubles. Grâce à l'infographie on a gommé les meubles. Pouvoir retravailler une image lorsque la nécessité s'en fait sentir. Les outils actuels prennent trop d'importance, ils ne doivent servir que pour des choses ponctuelles, précises.

C. : Tu continuerais seul la série des correspondances ?

M.L.
Pourquoi pas ? J'aime bien les correspondances parce qu'on y dit des choses plus personnelles mais cela pourrait être le texte d'un autre grand auteur et ça pourrait être la bande sonore d'un grand musicien. Ils ne devraient même pas être contemporains. Simplement il faut que cela soit conforme à l'esprit du peintre. Puisque l'oeil va diriger avant le son. Je pense à Delacroix.

C. : Parlons de l'avenir.

M.L. 
: Oui, il n'y a que l'avenir qui m'intéresse. J'ai un projet de long métrage de fiction. Le scénario s'appelle Cap Nord et a été écrit avec Idwig Stéphane. C'est l'histoire d'un marin. Tout se passe au bord de l'Escaut, entre Bruxelles et Anvers. Il s'agit d'un homme qui rêve de partir vers le nord alors que tout le monde rêve de partir vers le sud, au soleil. Le film est le récit de cet homme qui fut un grand avocat, devenu aphasique à la suite d'une thrombose. Le film débute par sa sortie de l'hôpital, il doit réapprendre à parler. Il a un bateau pourri mais désirerait un voilier pour accomplir son rêve. Il y a plein de personnages qui gravitent autour de lui. C'est un film d'acteurs et 100% belge, ce qui est rare et d'autant plus difficile à monter. Le film est en développement.

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