Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/01/2008
 

Marco Zagaglia à propos de Ragazzo Rosso

L’Envers du court poursuit ses rencontres avec les films et leurs réalisateurs. Après Arnaud DemuynckSerge MirzabekiantzGéraldine Doignon, c’est au tour de Marco Zagaglia d’être l’invité de Philippe Reynaert. Son film de fin d’études, Ragazzo Rosso, accompagnera la rentrée du court sur la Deux.

À découvert.
« À 8 ans, mes parents regardaient Amarcord de Fellini et me couvraient les yeux devant certaines scènes. Un peu frustré, j’ai revu le film sans eux et l’ai trouvé encore mieux dans son intégralité. Ce film est une référence pour moi. Il me rappelle mes vacances en Italie, ma double nationalité, ma famille et mon enfance. J’ai vu un peu de tout mais finalement, j’y reviens toujours. Encore maintenant, à 22 ans, je ne jure que par le cinéma italien d’une certaine époque. J’aime le mélange entre vraisemblance et onirisme que je retrouve aussi dans Toto le Héros. C’est étonnant comme ce film de Jaco Van Dormael m’a marqué. Quand je le revois, je suis toujours ému au moment où le père joue du piano. Je connais l’histoire par cœur, mais sans en connaître la raison, c’est toujours le même passage qui me bouleverse.»

Verviers.
« Pendant mes années de lycée, à Verviers, au lieu de suivre les cours, je faisais des gribouillis. J’écrivais des trucs, j’avais envie de tourner. Quelque chose de viscéral voulait sortir. Je pense que mon envie a été influencée par mon père [Paolo Zagaglia]. Il m’a aidé d’une certaine manière à aimer le cinéma sans jamais me pousser et en me laissant piocher dans sa médiathèque. Critique cinéma, il connaissait les petites salles à Verviers. Donc j’ai toujours été amené à fréquenter les petites salles perdues de ciné-club. C’est là que l’amour est né. Après, ou tu restes un amoureux ou tu te lances. »

 Dualité.
« Une partie de ma famille est cinéphile, l’autre pas. J’essaye constamment de faire des films qui touchent ma tante, en Italie. Pour moi, c’est la première spectatrice. Je n’oublie pas que j’ai grandi avec Fellini, mais aussi avec tous les blockbusters de l’époque comme Retour vers le futur et Roger Rabbit. Je ne peux pas me radicaliser non plus : je souhaite garder cette dichotomie et essayer de trouver un juste milieu dans l’écriture. »
entrevue Marco zagaglia L’ IAD.
« L’ IAD, c’était une excuse pour quitter Verviers. J’y ai appris, en partie, le métier de cinéaste, mais surtout la vie parce que j’ai rencontré des personnes d’autres horizons. Cela m’a défini et m’a permis de conscientiser pas mal de choses. J’ai plus appris en discutant dans les couloirs qu’en allant aux cours. En arrivant dans une telle école, on redoute d’être différent et on essaye de s’assimiler à une tendance, celle du cinéma d’auteur pur et dur. Mes premiers exercices étaient totalement différents de ceux de cette année. À l’époque, j’étais dans une optique de films beaucoup plus statiques et lents qu’aujourd’hui. Je me suis rendu compte que je me mentais à moi-même et que je voulais transmettre autrement mes idées. Quand je suis passé en télévision, une envie s’est développée : celle de créer des personnages. Pour un de mes travaux, j’avais décidé de faire une émission sur une télévision locale fictionnelle. Comme il n’y avait pas de décors, j’ai pris des personnages du côté de Verviers. Les caricatures se mêlaient aux accents et finalement, j’ai fait une émission qui n’avait rien à voir avec l’exercice demandé ! Le contact avec ces gens que je n’avais plus revu depuis quelque temps m’a plu également. Ils me disaient : « ah, tu fais du cinéma ? C’est bien, il faudrait que tu téléphones aux Dardenne » ! Encore maintenant, ça ne change pas. 

Ragazzo Rosso.Je suis considéré comme un éternel adolescent qui a envie de faire de la réalisation mais ce n’est pas plus mal : je préfère qu’on me prenne comme ça plutôt qu’au sérieux. »

 « Pour mon film de fin d’études, j’avais envie de traiter du retour aux racines. Sur fond de délocalisation d’usine, Antonio (Vincent Huertas), un jeune homme, désireux de partir en Italie, n’arrive pas à s’entretenir avec Gino (Nicola Donato), son père, délégué syndical, trop préoccupé par l’organisation d’une manifestation. Il voudrait lui dire qu’il quitte le pays et qu’il ne défilera pas aux côtés des autres. Finalement, il choisit de rester parce qu’il appartient à ces gens-là. En assumant cette décision, il grandit. Dans ce film, la double identité est présente à travers le mélange d’italien et de français. L’intime est ailleurs, notamment dans la scène du repas pris dans la cuisine. C’est comme chez mes parents : le frigo est à côté de la table. Finalement, la scène était déjà écrite. Il suffisait juste de la replacer dans le contexte de l’histoire. »
 Un titre.

« Le rouge [rosso] est la couleur du milieu syndical dans lequel le personnage vit. En Italie, ça a une connotation beaucoup plus communiste. Quand on dit que tu es un « ragazzo rosso », ça veut dire que tu es un « coco ». Ma famille fréquentait le Parti Communiste Italien. D’une certaine manière, je me sens lié à ce passé. Dès lors, j’avais envie de jouer sur cette expression qui me semblait évidente. Sauf qu’au début, le titre était « Ragazzo tristo » [garçon triste] mais je me suis rendu compte que je ne voulais pas que le choix à la fin soit triste. Il assume ce choix donc c’est un « ragazzo rosso » (rires) ! Je préfère un titre qui ait plusieurs sens pour que chacun puisse y voir ce qu’il veut. »

 image ragazzo rossoDes comédiens.
« Je n’ai pas fait de casting. Le choix était d’un naturel incroyable. Nicola Donato, on l’a eu comme professeur de syndicat à l’époque. Il nous a parlé de chômage, c’est-à-dire de la sortie de l'école (rires) ! C’est un comédien liégeois d’origine italienne dont le père était ouvrier. Je me suis donc dit qu’il n’y avait même pas besoin de faire un casting pour le rôle du père. D’emblée, c’était lui. Pour Vincent Huertas, idem. Il est Italien comme moi, on a plus ou moins le même âge. Instinctivement, il devait jouer le rôle d’Antonio. Il était important que les personnages ressentent et connaissent déjà cette histoire quand on leur parlait de Standard, de mozza ou de gouda. Toute personne, si elle est choisie dans son rôle, dans ce qu’elle connaît le mieux, peut être convaincante. Cela s’est illustré avec les nombreux non-professionnels qui devaient constituer un portrait de groupe marqué par la solidarité.
La plupart des figurants étaient des ouvriers venus expressément de Liège. Du coup, on a vraiment obtenu une unité de groupe. J’en ai un très bon souvenir. »
L’accent.

« Ce qui m’intéresse dans le jeu d’acteur, c’est le travail de l’accent. Je pense qu’en Belgique, c’est quelque chose qui n’est pas valorisé du tout et qui est même mis de côté alors qu’en Italie, ça fait partie de la culture. Dans les écoles de cinéma, en Italie, on apprend à jouer avec l’accent. Ici, à l’ IAD ou à l’ INSAS, on le gomme. Pour Ragazzo Rosso, j’ai rencontré des comédiens de Liège ou de Verviers qui avaient perdu l’accent. Quand je leur demandais de jouer avec l’accent, c’était tout un travail pour le récupérer. Moi, j’ai vraiment envie de  revaloriser un certain type d’accent sans qu’il soit potache, comme ça été fait ailleurs. J’imagine mal des histoires ancrées à Verviers dénuées du moindre accent, c'est invraisemblable ! »

 Après l’école.
« Dans mon prochain court métrage, j’ai envie de parler du départ de Verviers à la capitale et du retour en province. Les gens ont trouvé un équilibre sans toi, et toi, tu ne retrouves plus ta place ; ça m’intéresse, ces rapports qui changent. Cette fois, j’ai envie d’être lent et de prendre beaucoup de recul. Mon film de fin d’études durait 9 minutes; on a eu un mois de préparation, 40 minutes de pellicule et trois à quatre mois d’écriture. Tout ça, c’était très peu, même si ça m’a permis de déterminer rapidement une histoire. Le film bénéficie de fenêtres (festival de Turin, fête du cinéma belge, …) : je suis ravi qu’il puisse être vu et qu’il suscite des retours, parce que j’ai besoin de savoir ce qui a fonctionné et ce qui n’a pas fonctionné pour envisager la suite. Six mois après la sortie de l’IAD, je n’ai pas envie de me dépêcher. J’ai 22 ans, ça va… Par contre, je réalise de plus en plus que j’ai envie de raconter quelque chose d'universel dans un endroit précis et de rendre cela vraisemblable par le biais de caricatures se mélangeant à des personnages beaucoup plus psychologiques. Mais le personnage principal aura toujours quelque chose de moi… »

Ragazzo Rosso sera diffusé sur la Deux dans l’Envers du court en janvier.

commentaires propulsé par Disqus