Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/12/2003
Mots-clés : tournage, rencontre,
 

Marelle

Nous savons ce qu'il faut penser des frontières entre rêve et veille : il suffit de demander au philosophe chinois ou au papillon. Le Tour du jour en quatre-vingts mondes. Julio Cortazar, Ed. Gallimard

Séquence
Quelque part la réalité du tournage rejoint un petit peu la réalité de l'histoire du film. » nous a confié Nacho Carranza peu de temps auparavant. Combien de temps ? On se gardera bien de vous le dire. Surtout que le réalisateur et votre serviteur, en fidèles lecteurs de Julio Cortàzar, développons une notion singulière de l'espace/temps.(1) Donc, nous sommes près de la place Rogier dans un hôtel vieux style qui évoque les hôtels de Buenos-Aires, de New-Delhi ou du Londres d'antan. Pur style art déco. Dans le hall, face à la réception, un homme en costume gris, chemise et cravate bleue assortie, sur lequel un imper couleur mastic, dissimule une partie de sa personne, est assis à une table un livre en mains, sur une de ces chaises que les brocantes offrent au regard des chalands curieux. Il manipule son livre en le tournant dans tous les sens, dont le titre est Marelle de Julio Cortazar. Tiens, tiens ! A côté de lui, le réalisateur lui montre comment tenir l'ouvrage près du cendrier posé sur la table ronde.
Face à eux, une caméra Sony HD-Cam 900, posée sur une dolly, laquelle glisse sur les rails d'un travelling. Le plan consiste à partir de la couverture du livre, à s'en éloigner, et la caméra prenant de la hauteur d'élargir la scène à l'ensemble du hall.
Nacho lance les répétitions dont il surveille la bonne marche grâce à une vidéo de contrôle dissimulée derrière un rideau noir. Après de multiples répétitions, de réglages du point, du coulé du mouvement de la grue qui s'élève dans un travelling arrière mais surtout du jeu de Pierre (Jean-Michel Vovk) qui doit effectuer un mouvement bien précis. Il s'agit de retourner l'ouvrage dans la mesure où Ingrid, son épouse, a écrit dans les marges du livre, une lettre de rupture. Celle-ci a eu l'idée d'écrire son message sur le blanc des pages du livre. Le roman de Cortazar étant un texte où l'on passe sans cesse de la rupture à la continuité suivant un ordre aléatoire, Ingrid ne manque pas d'humour.
L'usage d'une caméra numérique, haute définition, permettant de travailler avec un éclairage minimum, votre serviteur --sauvé par ses objectifs Leitz - a quelque difficulté à immortaliser la scène sur la pellicule argentique. Scène complexe dont la mise au point demande du temps. Du temps ?

Réalisateur

« J'avais un projet d'après «L'Origine du monde », le célèbre tableau de Gustave Courbet qui fut longtemps la propriété du Docteur Lacan. Je l'ai appelé Un été sur la lune. Et je l'ai préparé pendant cinq ans. On a obtenu un casting de rêve : Bernard Giraudeau, Jérémie Renier, Maria de Medeiros. On avait quasiment terminé le montage financier sauf qu'il manquait encore une participation pour pouvoir le boucler et commencer le tournage qui était déjà planifié. Cela a été très dur d'y renoncer. En été 2001, on a du rendre l'argent que nous avait donné le Ministère de la Communauté française.
Du coup j'ai écris Charnelle, un autre long métrage pour lequel j'ai obtenu une aide à l'écriture. Entre-temps, j'ai repris le projet d'Un été sur la lune. Il est possible de réaliser les deux films avec deux productions différentes. Récemment, j'ai rencontré Jean-Jacques Neira, producteur de films musicaux, qui a envie de se lancer dans les films de fiction et comme je voulais réaliser un court-métrage, sachant que c'est une aventure où l'on peut travailler dans un rapport d'amitié nous nous sommes lancés dans l'aventure de Marelle.
C'est un film qui a une structure comme Short Cuts. Divers personnages se croisent l'espace d'une journée, dans un hôtel, et plus particulièrement autour d'une chambre du troisième étage. Un chassé-croisé qui dans cet hôtel engendre : coups de foudre, vraies et fausses ruptures, amours naissantes, amours retrouvées. Ce n'est pas pour rien, si le titre du film évoque le roman de Julio Cortazar qui place le lecteur à la croisée d'une série de multiples fictions qui s'ordonnent selon l'ordre des chapitres qu'il choisit de suivre.
« Ce n'était pas le premier titre du scénario qui s'appelait Un jardin de délices, précise le réalisateur. Mais pourquoi ne pas trouver une métaphore qui aille dans le sens de la narration. En plus on joue sur le troisième étage d'un hôtel, ce qui est une métaphore graphique. Et c'était un hommage indirect à Julio Cortazar, bien sûr.
Le fait que le film ait un budget limité nous a posé de multiples problèmes. On a un décor magnifique mais il pose des difficultés de lumière. Et puis on ne peut pas tourner dans l'ordre chronologique, on est déterminé par les axes. Hier, on a tourné une scène dont on a réalisé le contre-champ aujourd'hui. Et les acteurs étaient dans le ton juste d'un plan à l'autre. C'est un défi et cela me stimule.
On tourne en HD (haute définition) numérique. Sur le plan du tournage, on a l'avantage de voir sur le moniteur à peu près ce que sera l'image finale. Ce qui n'est pas le cas si on tourne avec de la pellicule. Cela permet aussi une plus grande légèreté. Par manque d'argent, j'avais songé à tourner en noir et blanc mais l'insistance de Patrice Michaux, le directeur de la photographie, m'a convaincu qu'on pouvait désaturer l'image ou la réchauffer, en HD, en un mot la travailler plus qu'on ne le pense. Ma seule demande était de ne pas avoir une image télé à l'arrivée.

Producteur

La HD a beaucoup évolué, nous explique Jean-Jacques Neira. On commence à avoir accès à une qualité d'image vraiment intéressante avec effectivement un peu plus de légèreté. Ce qui en l'occurrence se prête assez bien au sujet du film, qui est assez intime puisqu'il essaie de créer une sorte d'alchimie entre les personnages. Ensuite, cela facilite aussi le tournage qui s'effectue dans des chambres assez petites. Il est ridicule d'opposer les formats (le 35mm au HD) parce que chaque projet peut retirer quelque chose qui convienne davantage à un format qu'a un autre. Je ne penserais pas faire un film épique en extérieurs avec le HD, j'utiliserais du 35mm. Mais il y a des projets qui offrent des possibilités en plus comme le DV pour réaliser des reportages ou des documentaires qui, par la légèreté du tournage permettent d'aller vraiment au coeur du sujet avec une relative discrétion. Aujourd'hui, pour un producteur, le HD est un outil en plus et pas nécessairement un outil qui remplace un autre.
Chez Karma, notre maison de production, on a toujours aimé avoir une belle qualité d'image. Dans tout ce qu'on fait (principalement des films musicaux), on passe toujours beaucoup de temps à l'étalonnage même si certains programmes ne le nécessitent pas toujours. Sur le film de Nacho on a eu de longues discussions avec lui et Patrice Michaux. On a pris la Sony HD 900 avec les optiques Zeiss digiprime qui succèdent aux objectifs standards Distagon de Zeiss pour voir ce qu'on pouvait en tirer. C'est aussi un test pour nous. Est-ce que c'est vraiment plus flexible ? On l'expérimente. C'est un des plaisirs du court métrage, c'est un format qui permet d'essayer.

Instantané

D'ailleurs, ajoute Nacho Carranza, on a poussé la coquetterie à tourner en scope (en 2. pas en 2.35 ) Ce qui pose des problèmes particuliers pour la mise en scène mais je me suis dit que cela allait aussi dans le sens de la narration du croisement des personnages. On est toujours dans les plans à deux personnages. Avec un manque de recul comme grande difficulté.


(1) « tu ne peux pas figer cet instant miraculeux où tu es sorti des temps, où on est sorti de l'espace. » Julio Cortazar, Entretiens avec Omar Prego. Ed. Gallimard.

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