Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/03/2005
Mots-clés : critique de cinéma,
 

Maria-Dolores de Wayn Traub

Deux femmes et un homme sont liés indissolublement et pourtant séparés à jamais. Les vies de deux jeunes actrices, Marie et Dolores sont filmées avec une handycam par Geert. Marie est comédienne, vit seule et passe la plupart de son temps à répéter ses rôles. Dolores enregistre des spots radio, est atteinte d'une maladie incurable jamais dévoilée et vit avec Geert. Marie et Dolores mènent chacune leur vie; leur point commun est qu'elles ne sont jamais elles-mêmes, mentent et se font constamment passer pour quelqu'un d'autre. Elles ne se connaissent pas et ne se rencontreront jamais, même si elles se rendent souvent aux mêmes endroits. Ce qui les lie c'est qu'elles sont - en cachette ou pas - filmées par le même homme qui durant le tournage leur parle et avec lequel elles ont manifestement une relation intime. Le récit de cette relation mystérieuse en triangle prend une tournure inattendue lorsque Marie tombe enceinte et que l'état de santé de Dolly s'aggrave soudainement…
Le parcours semblable des deux jeunes femmes crée une tension constante qui rend la situation trouble. Que leur arrive-t-il ? Que relie ces deux femmes et quel rôle tient le caméraman entre elles ? Pourquoi ces petits jeux, ces mensonges, pourquoi ne se rencontrent-elles jamais ? S'agit-il en fait d'une seule et même femme ? Les deux femmes sont-elles trompées par l'homme ou le trompent-elles ? Les castors lapons sont-ils hermaphrodites ? Et qui a tué Kennedy ? De nombreuses questions qui vont assaillir le spectateur tout au long du film et dont les réponses ne lui seront données qu'à la fin.
A travers l'évocation parallèle de deux vies différentes, le vidéaste Wayn Traub ne facilite pas la tâche au spectateur et rend son film quelque peu hermétique pour qui serait peu habitué à ce genre de construction fragile et " expérimentale ". En effet, Maria-Dolores est un film que l'on pourra qualifier poliment de " difficile " tant sa construction alambiquée semble avoir pour vocation d'induire le spectateur en erreur, de le perdre, voire de l'agacer ou de le manipuler. Son format (la DV et la caméra subjective) ainsi que son caractère bilingue (Marie parle français, Dolores flamand) pourront également en agacer plus d'un. Le film retrace donc deux destins dont on ignore s'ils sont liés, aucune clé de lecture ne nous étant donnée. Nous sommes livrés à nous-mêmes dès le début du film et il ne prendra de sens qu'une fois la révélation finale assénée. Deux possibilités s'imposent donc : soit vous vous laissez porter par les images et leur poésie si particulière ; ainsi le film vous intriguera dès le début et sa conclusion en forme de surprise vous paraîtra largement satisfaisante et finalement logique, soit vous passerez la longueur (70 minutes pour être précis) du métrage à vous demander où le réalisateur veut en venir et pourquoi il n'y vient pas directement, bon sang de bonsoir…
Malgré cette construction (volontairement) controversée, Maria-Dolores aborde en filigrane certains thèmes intéressants. Le film se révèle être une réflexion sur le métier d'actrice et les répercussions de cette vocation dans la vie privée des deux héroïnes. Ainsi, le personnage de Marie, actrice de théâtre adepte des méthodes de l'Actor's Studio est en représentation constante, jouant en permanence un rôle. La seule chose non-fictive dans ses dialogues avec l'homme qui la filme, le seul élément qu'elle ne joue pas, c'est sa maladie et le fait qu'elle risque de ne jamais avoir d'enfants. Mais Geert qui la filme pense lui qu'il s'agit encore une fois d'une invention, d'un numéro, ce qui n'ira pas sans poser de problèmes dans le couple. Marie est-elle une grande actrice, une menteuse pathologique ou les deux à la fois ? Sa fragilité vient-elle d'un personnage qu'elle joue ou est-elle réelle ? Est-ce sa vie qui influence son métier ou son métier qui commence petit à petit à empiéter sur sa vie ? Il est impératif ici de faire mention de l'immense talent de l'actrice principale, la jeune et (tellement) ravissante Marie Lecomte, un croisement belgo-belge entre Isabelle Carré et Julie Delpy. Filmée sans pudeur et sous tous les angles, elle fait montre d'un naturel désarmant. Tour à tour adorable, drôle, sympathique, en colère, détestable, voire stupide et méchante, il s'agit d'un rôle complet qui lui permet de faire le tour de tout le spectre des émotions humaines. Un vrai rôle d'actrice qu'il est permis de comparer à celui de Gena Rowlands dans A Woman Under the Influence de Cassavetes. Une grande actrice est née !
Le film pose également la question du voyeurisme. C'est un film sur la réalité rendue fictive et sur la réalité du jeu. Peut-on tout filmer ? Où commence le voyeurisme ? Peut-on filmer la maladie et la déchéance de l'être qu'on aime ? Où se trouve la frontière entre amour et exploitation ? En sous-texte, Wayn Traub dénonce ici les dérives télévisuelles, cette télé-réalité dégueulasse devenue quotidienne. Il n'y va pas non plus avec le dos de la cuiller en dénonçant l'hypocrisie et la bêtise des gens du théâtre dans une scène hilarante et dérangeante à la fois où un vieux metteur en scène lubrique " profite " de sa jeune actrice. Maria-Dolores aborde encore d'autres sujets graves, comme la volonté de vivre et la réalité de mourir. Marie doit faire un choix entre tomber enceinte, donner la vie mais perdre la sienne ou avorter. Quel est le choix le plus juste ? Sauver sa peau ou celle de son enfant ? Tous ces sujets gravitent dans le film autour d'une imagerie religieuse omniprésente : la pièce de Marie a pour sujet les apparitions religieuses et les miracles. Dolorès quant à elle, double un petit dessin-animé comique nous racontant comment Joseph s'y est pris en douce pour engrosser la Vierge Marie... Le prénom Marie de l'héroïne n'est donc pas un hasard : le film se présente petit à petit comme une allégorie humoristique mais éprouvante sur la naissance et la mort du Christ. Tout le film est parsemé de poèmes récités par Jean-Benoît Ugeux, des poèmes à valeur diégétiques puisque le sujet de prédilection du poète est la femme.
Quoique l'on pense du film de Traub; on ne peut nier qu'il est traversé de quelques fulgurances comme une séquence en montage alterné au son de l'Ave Maria. Il s'agit d'un film "autre", d'un OFNI (objet filmique non-identifié), d'un essai à vocation auteurisante dont les tics de réalisation et le côté expérimentalo-intellectuel en agaceront certains comme il en enthousiasmera d'autres. Que l'on aime ou pas Maria-Dolores, il s'agit bel et bien d'un film unique.

 

Maria-Dolores a reçu une Mention Spéciale au Festival du Film International de Gand 2004 dans le cadre du parcours XploreZone.

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