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Mars 2003
01/03/2003
 

Marion Hänsel en DVD: Exigence exigée

L'artiste
A côté du marché des nouveautés pour le home cinéma des familles, le DVD prospecte de plus en plus le cinéma des cinéphiles. De très importants auteurs - Kurosawa, Truffaut, Bergman, pour ne citer que des exemples parmi les plus fameux - ont été consacrés récemment par des collections de prestige. En Belgique, André Delvaux reçoit un hommage mérité et ce n'est que justice si, à côté du père fondateur, on retrouve maintenant l'une des cinéastes qui a porté notre cinéma sur la scène internationale, lui offrant ses premières récompenses de renom. Belga Home Video consacre en effet une collection complète à Marion Hänsel. Une aventure risquée, tant sur le plan commercial qu'artistique, à coup sûr destinée à un public de cinéphiles exigeants. En outre, restituer le travail de Marion exige une qualité irréprochable de l'image et du son, ainsi que des bonus qui remettent véritablement chaque film dans son contexte et lui apportent un vrai surcroît d'intérêt.

Les films ont tous bénéficié d'une cure de jouvence numérique, à l'aide du logiciel Archangel du Studio l'Equipe (voir l'article de JMV dans ce numéro.)
Par ailleurs, une interview de la cinéaste-productrice a été réalisée spécialement pour cette sortie, qui replace chaque fois le parcours de l'artiste et le film dans son contexte. Belga semble avoir joué la carte de la qualité, abordons donc avec enthousiasme, mais une relative prudence, cette collection par ses deux premiers opus: Dust, Lion d'argent à Venise en 1985, et Les Noces barbares, adaptation du célèbre Goncourt de Yann Quéffelec, Prix Europa 1987. Pari réussi?


Photo de Marion Hansel La place de Marion Hänsel au tableau d'honneur de notre cinéma est aujourd'hui incontestable. Cinéaste atypique, arrivée à la réalisation sans bagage technique, elle s'est entourée d'une famille de professionnels hors pair dont elle a su magnifier le travail et qui lui ont en retour transmis l'amour de leur métier. Ses films sont non seulement d'une qualité technique irréprochable, mais également d'une très grande exigence formelle. Metteur en scène, elle a le talent de susciter chez ses acteurs le don d'eux-mêmes qui les identifient à leur personnage. Jane Birkin et Trévor Howard dans Dust, Thierry Frémont, Marianne Bassler et le petit Yves Cotton dans Les Noces barbares, Stephen Réa et la jeune Lin Chu dans Li, John Lynch dans The Quarry sont autant de figures inoubliables. Marion Hänsel n'est pas une artiste au talent facile. «Je ne suis pas une cinéaste que les producteurs recherchent pour faire de l'argent, assurer une place en or au box office. » confie-t-elle à Jacqueline Aubenas dans la monographie que celle-ci lui consacre (Un livre, édité par la Communauté française de Belgique et le CGRI, dont on ne saurait trop, au passage, conseiller la lecture à tous ceux qui s'intéressent à la cinéaste: sa vie, son oeuvre, ses méthodes de travail.) Ses meilleurs films sont ceux où elle a tracé sa route de façon personnelle. Des oeuvres âpres, dures, denses, éprouvantes, marquées par un imaginaire tourmenté, mais d'une force exceptionnelle dans l'expression des sentiments. Entendons-nous. L'émotion dans les films de Marion Hänsel est quelque chose de très particulier. La cinéaste se fiche du sentimentalisme comme un poisson d'une pomme. «Je ne pourrais jamais mettre une musique pour faire pleurer», dit-elle encore. «Dans mes films, on ne pleure pas. On peut être ému, interpellé, mais je ne sollicite pas l'émotion. C'est peut-être moi qui n'ose pas la demander, donner plus ou autrement. » (Ibidem) Et de fait, les personnages de Marion Hänsel se cachent, se trompent, se fuient. Souvent marqués par un passé très lourd, une identité qu'ils ne supportent pas, ils se réfugient hors d'eux-mêmes, dans le silence, le fantasme, les assuétudes, la violence, la marginalité, la folie. Pour comprendre leur fragilité, il faut aller les chercher au-delà des apparences, lire sur les corps, les attitudes, les visages, au-delà de l'exprimé pour, peut-être, effleurer l'âme qui jamais ne se livre. C'est au spectateur à trouver en lui-même la porte d'accès. Un exercice jamais facile dont le fruit est une émotion forte, complexe et profondément authentique. «Je demande beaucoup d'efforts au spectateur. Il doit participer, choisir entre le fantasme et le réel, l'action et l'attente, l'intériorité et l'extériorité... Je n'en suis pas triste, je recueille ce que j'ai planté. » (Ibidem)  

Dust : Lumineuse âpreté
Dust est l'un des films que j'ai faits dans ma vie pour lequel j'ai le plus de fierté... de reconnaissance aussi. (Jane Birkin)
Dust fut mon premier contact avec l'univers de Marion Hänsel. J'avais alors dans la vingtaine, j'aimais les rires, la fête, les luttes... bref, bien éloigné de l'univers de folie solitaire d'une fille de fermier perdue dans la brousse. En plus, le cinéma mutique et statique m'a toujours ennuyé. C'est une amie, férue de livres qui m'entraîna. Je fus envoûté. L'âpreté des sentiments, la sécheresse des âmes qui n'avaient d'égale que celles des paysages poussiéreux et arides dans la lumière dure me parlèrent. Je plongeais tête la première dans l'ambiance étouffante, oppressante, encore renforcée par une bande son dont j'entends toujours les souffles, les chuintements, les craquements qui se confondent en musique bruitiste. Je revois Jane Birkin dans sa robe noire, campée droit sur ses jambes dans le soleil ocre, assise devant la maison, pliée la tête dans les genoux devant la chambre de son père, dans la pénombre. Je vois un vieil homme dur et renfermé, sec comme une trique, regarder le soleil en face, j'entends le rire de folle de Magda... Tout ce non dit qui vous sautait à la gorge avec une force incroyable.  Et puis ces images, sculptures de lumière à la composition impeccable de Walther Van Den Eende.

Le travail de Jane Birkin, au total contre emploi, d'une densité dramatique extraordinaire pour donner vie à cette fille mutilée par son rapport au père, qui ne vit que par le regard de cet homme qui, justement, ne la regarde pas et, parce qu'il ne la regarde pas, se sent laide, inapte à être aimée, donc inapte à aimer, donc inapte à vivre. Tout cela m'avait laissé une impression très forte. Ma copine qui, elle, avait lu le roman de J.M. Coetzee trouvait l'adaptation d'autant plus réussie qu'elle lui paraissait très difficile. (L'auteur a reçu par la suite le Booker Prize pour ce roman, In The Country, et en 2003, le Nobel de littérature pour l'ensemble de son oeuvre.)

J'avoue avoir éprouvé un instant d'hésitation devant mon lecteur DVD. Comment allais-je retrouver "mon" film, vingt ans après. J'ai trouvé les ocres plus jaunes, moins rouges que dans mon souvenir. Mais ma mémoire est certainement parasitée par les images que je garde d'un autre film de Hänsel, The Quarry, tourné cette fois en Afrique du Sud (Pour Dust, l'ambiance du bush a été reconstituée en Espagne) La restauration laisse les images sans une tache ni une gratte. La bande son est remarquable de dynamique (et il y avait intérêt parce que sa subtilité participe grandement à la réussite du film, comme toujours chez Hänsel.) Même le souffle original est préservé et participe de l'ambiance oppressante. Je ne me rappelais pas que le film avait été tourné en anglais (je l'avais vu en Wallonie, en français.) Le DVD livre les deux versions, et un sous-titrage en français, néerlandais, espagnol et allemand. En complément du film, les deux interviews de Marion Hänsel, sur son parcours et sur le film, une présentation, avec extraits de tournage, tirée du journal de l'époque du Festival de Gand, (Jacques Dubrulle, Directeur du festival, était aussi coproducteur de Dust), deux bandes annonces (Dust et Les noces barbares) et une bio/filmo statique de Marion Hänsel, assez complète en 33 tableaux. Des bonus, un peu, qui avec l'absence d'un livret constitue le seul véritable reproche à adresser à ce DVD de très bonne facture.  


Noces barbares: la révélation

Affiche des Noces Barbares, Marion HanselSi Dust, notamment grâce au festival de Venise, a assis la réputation de Marion Hänsel parmi les critiques, les professionnels et le public cinéphile (le film s'est très honnêtement vendu), une autre étape allait être franchie avec Noces Barbares qui constitue, encore aujourd'hui, le plus grand succès public de la cinéaste belge. Elle raconte très bien dans l'interview bonus qui accompagne le film comment elle fut fascinée par le roman qui l'obsédait, et passa outre aux critiques de ceux qui trouvaient le sujet trop semblable à Dust.
"Ces rapports, bien qu'ils ne soient pas père fille, mais mère fils, c'était le même rejet, la même négation, le même manque d'amour et, de manière incompréhensible pour moi, la même attirance. (...) J'ai essayé de ne pas faire ce film, de faire tout à fait autre chose mais ce n'était pas possible. Ce roman me restait dans la tête, j'en rêvais la nuit, je commençais à faire des cauchemars parce que je l'avais mis de côté et après six mois de lutte contre moi-même, je me suis dit: "mais au fond, même si cela ressemble à ce que j'ai déjà fait, ce n'est pas grave. " Comment elle obtint les droits, contre plusieurs producteurs français bien plus friqués, grâce à l'appui de Yann Quéffelec.

"Il avait lu le roman de Coetzee, qu'il avait beaucoup apprécié, et vu l'adaptation que j'en avais faite qu'il trouvait pas mal réussie. Il a poussé sa maison d'édition, en leur disant : Peut -être que cette fille a moins d'argent que les autres, mais c'est elle qui peut faire le film." Ses difficultés d'écriture : "De toutes les adaptations que j'ai faites, c'est celle qui m'a demandé le plus de travail, parce que je devais élaguer " puis, au tournage, avec les comédiens :"C'était de jeunes comédiens qui se sont terriblement investis dans ces personnages très lourds et très difficiles qu'ils avaient à jouer.(...) Pour moi aussi c'était difficile, parce que mettre en scène la haine, ce n'est pas du tout quelque chose d'agréable.(...) Le sujet faisait planer quelque chose d'agressif, mais c'est peut-être aussi pour cela que le film n'est pas trop mal réussi." Le choix du format scope aussi : "Quand j'ai vu les décors, les terres de la Gironde, cette espèce de barge qui devient la demeure de Ludo, je me suis dit c'est un film qui doit être large" et ses difficultés : "La mise en scène se fait très différemment. Les images sont plus larges, on ne fait pratiquement pas de champ contrechamp, il y a souvent deux ou trois personnages dans l'image, quasiment pas de profondeur de champ, c'est des trucs qui mettent une semaine, quinze jours à rentrer quand c'est la première fois qu'on le fait. Mais, c'était passionnant." Le résultat est superbe. D'un point de vue cinématographique d'abord, avec l'alternance des plans larges (les paysages de plages dans lesquels Ludo revient au monde), et d'espaces confinés (le grenier, les chambres, l'intérieur du bateau où Ludo et Nicole se retrouvent seuls avec leurs obsessions.) Une alternance qu'on retrouve souvent chez Marion Hänsel mais qui, particulièrement ici, offre au film de grands bols d'air bienvenus. Enfin, les peintures expressives que fait Ludo sur les murs de ses chambres et dans lesquelles il s'immerge. C'est l'image qui m'avait marquée à l'époque, et que je conserve du film encore aujourd'hui, je ne sais pourquoi. Et puis, comme toujours, les émotions passent sans qu'il soit nécessaire d'en accentuer les effets. C'est Ludo, éternellement en quête de l'amour d'une mère qui ne peut plus le voir tant il lui rappelle le triple viol à la base de sa naissance. C'est Nicole qui ne peut supporter cette double culpabilité (le viol et le rejet de son fils) et qui sombre petit à petit dans la folie. C'est la frustration, la déception, deux êtres cassés qui se cristallisent dans l'explosion de haine finale. Ce sont les corps en souffrance, recroquevillés, crasseux, défaits. Tout cela magnifié par la mise en scène. Une oeuvre forte, insupportable, inoubliable et belle.
Le DVD appelle les mêmes commentaires que celui de Dust: la qualité impeccable de l'image et du son. L'image est préservée dans son entièreté malgré le format scope qui réduit la surface de l'image visible sur une télé 4/3. Mais ici, pas de version anglaise puisque le film a été tourné en français. Pas de journal de tournage non plus dans les bonus: juste l'interview, les bandes annonces et la filmo. Un peu maigre encore une fois pour une collection à vocation davantage cinéphile qui aurait mérité un peu plus d'habillage. Même si l'on reconnaît volontiers aux interviews de Marion Hänsel un côté documentaire du plus haut intérêt.


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Marceau Verhaeghe
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