Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/08/1997
 

MARSEILLE : 8ème "VUE SUR LES DOCS " ET " SUNNY SIDE OF THE DOC "

Le documentaire dans tous ses états

Beaucoup de monde à Marseille du 16 au 21 juin. C’est qu’en huit éditions, ce rendez-vous annuel du cinéma documentaire s’est forgé une réputation des plus flatteuses, et "Vue sur les docs " n’y est pas pour peu. Organisé par Brigitte Rubio et son équipe, ce festival s’est d’abord donné pour objectif  de ne pas se confiner dans l’espace restreint des professionnels mais de s’ouvrir à la ville et au monde. La volonté d’y associer les enfants des écoles de Marseille, qui participent avec un enthousiasme débridé, est des plus sympathiques. Du point de vue de sa programmation, il se veut le reflet d’un genre en pleine mutation, mais garde à cœur de privilégier l’engagement des cinéastes, leur regard sur les choses et les gens, leur époque et leur environnement.

Vue sur les docs : la subjectivité et le souvenir

La programmation fut placée cette année sous le double signe de l’expérience personnelle et de la mémoire.
Expérience personnelle tout d’abord. De très nombreux films se déclinent à la première personne du singulier, celle de leur auteur ou du personnage central. Témoignages, regards subjectifs. Distingué dans ce domaine, Jeckes, German Jews in Israel de Jens Meurer et Carsten Hueck , prix " Planète câble ", tente de brosser le portrait d’un groupe de population avec ses racines culturelles mêlées. Comme le titre nous l’apprend, les Jeckes sont les juifs d’origine allemande établis en Israël. Le tableau est brossé par petites touches, au départ de l’histoire de chacun des intervenants, mais le plus grand mérite de cette réalisation est de nous raconter en prime l’histoire d’un échange. A la curiosité des cinéastes allemands partis loin de chez eux à la rencontre d’un élément oublié de leur passé répond celle des Jeckes à l’égard de ces jeunes gens qui leur manifestent un si grand intérêt, et le spectateur participe de cette chaleureuse double découverte. Egalement Amsterdam, Global Village de Johan van der Keuken, prix des cinémas de recherche. Au départ de personnages rencontrés dans différents quartiers de sa ville cosmopolite, le cinéaste part aux quatre coins du monde à la découverte de leur origine, leur culture, ce qui, en eux, vit toujours intensément malgré leur existence d’amstellodamois. Par sa vision impressionniste, van der Keuken touche ici à l’universel avec beaucoup de poésie. Le monde est dans la ville et la ville est le monde, émouvant en dépit du caractère monumental d’une fresque de quatre heures, en outre, le final est un pur moment de grâce et récompensera les plus patients.
Ce cinéma du "moi" qui, bien maîtrisé, nous donne de brillantes réussites nourrit toutefois aussi quelques pièges qu’il est primordial d’éviter. Celui d’une vision fragmentaire, donc réductrice, notamment. Celui du voyeurisme aussi, auquel succombe peu ou prou Dominique Cabrera dans Demain et encore demain, Journal 1995 ou Anne Villacèque avec Trois histoires d’amour de Vanessa. Le narcissisme enfin dans lequel se complaît malheureusement Macky Alston dans Family Name.
D’autre part, nombre de films présentés effectuent un travail sur la mémoire. Souvent de grande qualité, d’ailleurs. Pour l’intérêt et l’originalité des archives retrouvées, on est impressionné par Asaltar los cielos de José Luis Lopez Linares et Javier Rioyo ou Nestor Makhno, paysan d’Ukraine de Hélène Chatelain. La mise en situation et l’exploitation originale de son capital d’archives a valu à Free Fall de Peter Forgacs le Grand Prix du jury ainsi que la mention spéciale "image de la culture ". Enfin, plusieurs fois, la réflexion porte sur la nécessité de la mémoire pour préserver intact le souvenir d’événements que la culture dominante n’a pas toujours intérêt à rappeler d’une manière qui ne soit pas tronquée. C’est le sujet du superbe Chili, la mémoire obstinée de Patricio Guzmán, justement récompensé par le prix du public.

Sunny Side of The Doc : La place de la télé
Le succès du rendez-vous marseillais est également celui du " Sunny Side of The Doc ", le grand marché du documentaire concomitant au festival. Un marché espace de rencontre entre réalisateurs, producteurs et diffuseurs du monde entier, mais aussi vecteur de réflexion où se succèdent tables rondes, débats, conférences. Un marché au succès de plus en plus significatif (il sera d’ailleurs concurrencé l’année prochaine par un MIP-DOC lancé par le géant cannois), géré avec un dynamisme réjouissant mais de plus en plus dominé par la télévision, plus que jamais principal acheteur du documentaire. La télé actuelle, mercantile, mercenaire, avec son discours triomphaliste, et qui semble toujours plus à même de dicter sa loi aux producteurs, que ce soit au niveau économique (concentration, compression des coûts) ou du point de vue du sujet, et du discours. C’est la télé qui, il y a une quinzaine d’années, a sauvé un genre alors moribond et lui a rendu santé et vitalité. C’est cette même télé qui, par excès de cynisme frileux, pourrait si elle n’y prend garde tuer la poule aux œufs d’or. La place, trop réduite à notre gré, accordée dans le palmarès du festival aux films portant un regard social critique sur notre environnement est de ce point de vue bien dommage. Epinglons quand même le prix jeune public décerné à Mères amères de Bania Medjbar et la mention spéciale "image de la culture " aux Dockers de Liverpool de Ken Loach ; mais nous regretterons l’absence de films comme  Faire kifer les anges  de Jean-Pierre Thorn ou Banoké de Anne Toussaint. La place accordée dans la programmation (ni tout à fait dedans, ni tout à fait dehors) au sulfureux Pas Vu Pas Pris de Pierre Carles, pas très tendre pour les T.V. et leurs lignes éditoriales (sic), serait-elle à cet égard révélatrice d’opinions divergentes parmi les organisateurs ?
Et nous ne voudrions pas terminer sans mettre l’accent sur l’importante présence belge au festival et au marché, témoin du lien très fort qui lie Marseille à la Belgique. Cette présence, matérialisée par le travail sur place de WBI (Wallonie Bruxelles Image), s’est concrétisé par la très belle mention spéciale du jury (virtuelle médaille d’argent) accordée au film Les déesses de Néon de Yu Likwai, coproduit par le CBA qui voit son travail ainsi justement récompensé.

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