Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
 

Matthieu Donck - "La trêve"

"Si la Belgique francophone réussit à produire des séries, ce serait une aubaine pour tout le secteur !"

Pour la Belgique francophone, on peut parler d’une première historique. Le dimanche 21 février, La Trêve devrait en effet faire entrer la série belge dans une nouvelle ère, à travers une initiative commune imaginée par la Fédération Wallonie-Bruxelles et la RTBF. Car dans la foulée, six autres séries - au moins ! - suivront sur le petit écran. Tournée en Gaume, La Trêve se présente comme un polar aux allures de Cluedo grandeur nature. Avec dix épisodes (de 52’ chacun) imaginés par un trio : Stéphane Bergmans, Benjamin d’Aoust et Matthieu Donck. Rencontre avec ce dernier, qui en est le réalisateur.

Cinergie : Matthieu, nous nous croisons au terme d’une première et longue journée de promotion pour vous et La Trêve. Qu’en avez-vous donc retiré ?
Matthieu Donck
 : Je suis fatigué ! (sourire), mais satisfait, car on a atteint notre objectif d’arriver à faire du cinéma en télé, de briser la frontière entre les deux, de sorte à peut-être intéresser le spectateur à nos talents. Si on arrive à créer ça, ça serait formidable. Je sens aussi un enthousiasme chez les journalistes, qui semblent avoir envie de défendre la série. Et Ennemi Public, qui arrivera après, devrait elle aussi mettre le mouvement en route.

C. : Vous avez fait déjà vos preuves au cinéma (Torpedo), mais vous débutez dans la série. En quoi ces 70 jours de tournage ont-ils été différents ?
M. D. : Entre un film d’une heure trente et dix heures de séries, on peut carrément parler de fossé. Certes, on a moins le temps de peaufiner certaines choses dans une série, mais l’avantage, c’est qu’on peut raconter plus, en développant et en amenant plus loin les personnages, surtout les personnages secondaires. D’un autre côté, il faut savoir gérer ces branches supplémentaires et le rythme, car tout est beaucoup plus rapide. On tournait 7 à 8 minutes par jour, c’est énorme ! Mais cette rapidité amène quelque chose de léger, vivant et pousse à l’inventivité. Tant pour la mise en scène, que pour l’équipe technique ou les comédiens. Et l’osmose créée pousse chacun à être hyper-réactif. C’est grisant, car on trouve là un sens à ce qu’on fait.

C. : Lorsque vous étudiiez la réalisation à l’IAD, vous vous imaginiez, un jour, à la tête d’une série ? Un format finalement inhabituel, chez nous
M. D. : Avant l’appel à projet de la RTBF et du Centre du Cinéma, non ! À la base, j’étais en train de plancher sur un long-métrage. Avec mes deux acolytes (Stéphane Berghmans et Benjamin d’Aoust), on s’est pris au jeu en imaginant la série qu’on aurait envie de voir, mais jamais nous pensions réussir. On croyait rêver trop grand ! Mais reconnaissons-le, on nous a laissé une liberté totale… À laquelle on ne s’attendait pas forcément.

C. : La Trêve est la première série diffusée dans le cadre d’une nouvelle politique, inédite en Belgique francophone. Vous ressentez déjà l’engouement qui règne autour ?
M. D. : Oui, je le sens. Car pour l’industrie du cinéma, c’est quelque chose de fondamental. Quand je suis sorti de l’IAD, je croisais de jeunes réalisateurs flamands à qui l’on confiait tel ou tel épisode de série. Alors que pour nous, francophones, le court-métrage était le seul terrain d’apprentissage. C’est peu, car on n’apprend ce métier qu’en le pratiquant. Si on réussit à produire des séries, ce sera une aubaine pour les réalisateurs, les scénaristes, les techniciens et les acteurs. Et si nous pouvons, à terme, avoir deux industries parallèles qui communiquent en s’échangeant des talents, ce serait la cerise sur le gâteau.

Mathieu Donck, réalisateurC. : La diffusion télévisée débute le 21 février sur la RTBF. Mais avant cela, plusieurs avant-premières ont eu lieu à Bruxelles, et Proximus TV a déjà entamé une diffusion. Quels sont les premiers retours ?
M. D. : Tout s’est sincèrement très bien passé, il y a eu beaucoup de monde, les retours sont aussi nombreux que positifs. Ce qui est rassurant. Car quand on s’est lancé, on était vraiment dans l’inconnu. Là, on a presque l’impression d’avoir inventé un modèle, en fait…

C. : Il n’y a donc pas eu d’écolage particulier ?
M. D. : Pour nous, non, mais je sais qu’une formation a été mise en place plus tard avec Frédéric Krivine (Un village français). Nous, on a contacté un scénariste et réalisateur, Guy Goossens, qui a travaillé entre autres sur la série flamande Matrioshki, vendue dans le monde entier, pour prendre le pouls de sa méthode et savoir comment bien se lancer dans une écriture qui reste particulière. En le rencontrant plusieurs fois, il nous a prodigué quelques conseils déterminants.

C. : L’idée de cette Trêve, elle est partie d’où ?
M. D. : Par hasard ! Avec Stéphane et Benjamin, on se partage un bureau, sur des projets de films, de bande-dessinées, de documentaires. On a commencé à écrire sur la série les temps de midi, sans se prendre la tête. On est parti sur l’acteur principal, Yoann Blanc, avec qui on avait déjà bossé. Et très vite, on a débordé du temps de midi : on a mis le doigt, la main et puis le bras ! Après la réalisation d’un pilote et le premier tour de sélection franchi, tout s’est vite enchaîné. Surtout que lorsqu’on écrit, moi j’ai toujours envie de savoir la suite. La machine était lancée, on n’a plus pu l’arrêter !

C. : Tous les trois étiez-vous des amateurs de série ?
M. D. : Franchement non, aucun d’entre nous n’était un puriste du genre. Nous restons influencés par… tous les supports. Mais pour écrire La Trêve, on a ingurgité pas mal de séries, histoire de mieux saisir les mécaniques, alimenter les débats et développer notre univers. Le fait qu’on s’entende à merveille, qu’on ait la même exigence et qu’on soit chacun à l’écoute de l’autre a permis un travail assez efficace. Car le cinéma, ça reste avant tout un art de groupe, où il est capital de bien s’entourer.

Mathieu Donck, réalisateurC. : Quelle a été la clé pour arriver à la série dont vous rêviez, avec des budgets qui restent encore modestes chez nous ?
M. D. : Comme la question est venue tôt dans la préparation, il y a eu un gros travail avec un chef-opérateur un peu magicien, Olivier Boojing, afin de trouver la mise en scène idéale, avec le moins de contraintes possibles, entre scènes en studio et extérieures. C’est simple, La Trêve a été fabriquée avec 200 à 250 000 euros par épisodes : c’est moitié-moins que la norme. Il y a donc eu un gros sacrifice général. Mais attention, nous étions tous conscients d’être à un stade-laboratoire et qu’avant, espérons-le, d’avoir de meilleurs budgets à l’avenir, nous devions prouver qu’on pouvait, chez nous aussi, apporter de la qualité dans une série.

C. : Pour espérer mieux à ce niveau, on imagine qu’il y a aussi quelques impératifs d’audience, non ?
M. D. : Ah ça, on ne m’en a pas donné et ce n’est pas mon job ! Après, je sais que des visions-test sur un public lambda ont été organisées, et que les réactions, là encore, ont été très bonnes. Ce qui me rend heureux. Mais de notre côté, jamais nous nous sommes mis à écrire pour un public précis. Et c’est sain, sans quoi cela restreint le champ télévisuel et le projet aurait été voué à l’échec.

C. : Des séries flamandes comme Vermist ou Matriohski ont été vendues à près d’une centaine de pays. La Trêve pourrait-elle, elle aussi, être vue à l’étranger ?
M. D.
 : Comme belge francophone, je serais évidemment ravi qu’une de nos séries s’exporte. Nous avons un vendeur qui s’en occupe. Là aussi, les premières impressions de l’étranger sont bonnes. Nous nous rendrons d’ailleurs au Festival Séries Mania à Paris dans cette optique. C’est un rendez-vous clé dans le domaine. Mais La Trêve, même si elle a été tournée en Gaume, reste avant tout une histoire universelle. Et si je nourris quelques espoirs, je ne voudrais quand même pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué…

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