Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
Mots-clés : documentaire, art, ville,
 

Mauvaises herbes de Catherine Wielant et Caroline Vercruysse

Ailleurs, le Graf est plus vert

Bruxelles, comme la plupart des villes, est marquée par la culture du graf, cette signature personnelle apposée sur les murs de la cité. À l’instar des mauvaises herbes qui s’immiscent partout où ce n’est pas entretenu, et repoussant continuellement, arrachage après arrachage, les graffiti ne se lassent pas des nettoyages à répétition que les services propreté des villes leur infligent. Les réalisatrices nous invitent à une initiation passionnante à travers une balade urbaine qui nous apprend à observer la ville différemment, et surtout à décoder ces écritures parfois étranges, entre vandalisme et art, qui habitent notre espace quotidien.
Car si le ciment est idéal pour les plantes, leur fournissant notamment le calcaire dont elles ont besoin, les murs délaissés et nus, les portes de garage verrouillées et autres surfaces dépéries et patinées font la joie des graffeurs qui nourrissent ainsi leur pratique considérée par la plupart comme vitale.

image du Documentaire Mauvaises herbesInitié à Bruxelles à la fin des années 80’ – début des années 90’, le graf, d’abord cantonné à certains quartiers et performé par quelques connaisseurs, s’est vite répandu et fait aujourd’hui partie du paysage de nos rues. Les cinéastes interrogent le graf dans ce qu’il relève à la fois du social, du politique et de l’esthétique. Comme l’explique BYZ, graffeur renommé et actif depuis une vingtaine d’années, l’origine du graf est populaire ; ce mouvement n’émane pas des écoles artistiques mais plutôt des écoles techniques. Il est d’abord l’expression d’une colère, d’un ennui de la part de personnes à l’horizon bouché, à l’avenir incertain. Paradoxalement, il est devenu une forme d'art, à l'instar de ce magnifique plan de nuit où un graffeur laisse une gigantesque et sublime signature rose ; ce qui est souvent considéré comme une dégradation du bien public, devient pur geste artistique. De même, ce plan d’un distributeur d'argent entouré de grafs, ne dépareillerait pas dans un musée d’art contemporain. Le documentaire ne fait d’ailleurs pas l’impasse sur les aspects délinquants. Certains graffeurs interrogés posent les limites légales d’une pratique qu’ils envisagent eux-mêmes comme agressive. Mais cet aspect « criminel » est contrebalancé par un sens politique de l’acte, « la salissure comme état de révolte, état de changement » (dixit Osmose) dans une société de consommation qui rêve de net, de « surfaces propres, pour que chacun puisse rouler tranquillement dans sa voiture ». C’est enfin un acte de résistance à un univers urbain défiguré par des publicités implantées légalement et bien plus violentes dans leurs représentations (sexisme, argent).


image du film Mauvaises herbesL’illégalité du graffiti impose donc un anonymat de l’acteur afin qu’il ne puisse pas être reconnu et puni par les autorités de contrôle (police, juges, citoyens délateurs). Cette question est intelligemment traitée, notamment durant cette séquence presque inquiétante où les graffeurs affublés de masques d’animaux, témoignent et expliquent leur démarche. Invisibles aux yeux du monde « normal », diurne, ils recherchent la célébrité, nocturne, auprès d’une société « occulte » parsemée de signes reconnus et appréciés par les seuls initiés. Cette célébrité se vit à travers un alter-ego démultiplié à l’infini dans les villes où le graffeur agit, double de lettres qui permet d’exister, ne fut-ce que pour une communauté particulière.

Au-delà des rencontres qui éclairent brillamment le sujet, la réalisation trouve un accomplissement dans les scènes d’écriture « live » où les signatures, décortiquées, naissent devant nous et révèlent des significations émouvantes, intimes et rageuses. Une balade à oser, impérativement.

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