Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
07/09/2009
 

Meisjes de Geoffrey Enthoven

Derrière les collines, cette nuit qui nous guette
Avec trois longs métrages, Les enfants de l’amour (2001), Vidange perdue (2006) et Happy Together (2007), Geoffrey Enthoven s’est déjà fait une sacrée réputation (et le chœur de notre rédaction le confirme) d’auteur intelligent amateur de sujets plus ou moins difficiles, tendus sur le fil du rasoir d’un humour caustique. Alors, nous nous demandions ce qui allait lui arriver, là. C’est qu’on les connaît, désormais, les productions d’A Private View. Non pas qu’il s’agisse de mauvais films, loin de là…

Depuis plus de quinze ans, Jean-Claude Van Rijckeghem, scénariste, producteur et fondateur d’A Private View s’est fait une spécialité des productions labellisées « films d’auteur pour grand public », autrement dit, des divertissements intelligents visant à séduire le plus grand nombre. En 2005, le succès de Verlends Weekend d’Hans Herbot, semblait lui donner raison. Depuis, les productions se succèdent, et les coproductions régulières avec les amis francophones aussi. Des films, donc, coécrits par leur producteur flamand (et son comparse Chris Craps) et réalisés par des noms, émergents ou pas, du cinéma d’auteur flamand. Et pourquoi pas, après tout ? Qui a dit que les spectateurs étaient débiles et n’aimaient que les gros navets américains ? Les exemples de films d’auteur – et des gros navets américains – qui font un tabac, foisonnent…meisjes de geoffrey enthovenD’ailleurs, les productions d’A Private View semblent zyeuter chez nos amis anglais où la formule de la comédie populaire, réaliste, modeste, tendre et pleine de dérision, version Full Monty, Virtuoses, Calendar Girls ou plus récemment, le drôle et souriant Looking for Eric (hum… mais cet Eric est-il à mettre sur le même plan ?), ont démontré leur efficacité. Cela dit, le label « film intelligent pour tous » a ses lignes de failles et autres gouffres. Car au fond, c’est un étonnant point de vue que de considérer, toujours, les spectateurs comme une masse uniforme – le fameux « public » -, qu’on la croit bête ou intelligente (et voilà pourquoi le Ken Loach n’est pas tout à fait sur le même plan…).

Anyway… un vent de génie n’avait pas, à notre sens, soufflé sur les dernières productions d’A Private View.D’accord, Man zkt. Vrouw de Miel Van Hoogenbempt, faisait un joli succès en salle avec 119 097 entrées en 2007. L’année suivante, Aanrijding in Moscou de Christophe Van Rompaey était sélectionné à la Semaine de la Critique et vendu à plus de douze pays. Mais, avouons-le, personnellement, la formule ne nous avait pas convaincus. Le premier était jonché de bons sentiments un tantinet écœurant ; le second, plus rock’n’roll et plus réussi, se terminait aussi par un « et ils vécurent heureux » qu’on avait du mal à gober. À chaque fois, les films déroulaient l’histoire d’un personnage (un homme grincheux et plus très jeune ici ; une femme bourrée de soucis là, et plus très jeune non plus) qui retrouvait, grâce à une rencontre étonnante (une jeune Roumaine pétillante là ; un jeune camionneur rigolo ici), la joie de vivre, le goût de l’amour, le bonheur du plaisir etc. Et Meijses ne déroge pas à cette règle. 
Jugez par vous-mêmes : soit trois vieilles bonnes femmes redécouvrent la joie, la chair et leur corps à travers le plaisir de la musique et le choc des générations. Claire, bourgeoise triste récemment endeuillée, Luth, sèche comme une grenouille de bénitier, et Magda, ancienne bombe sexuelle sur le retour, décident de reformer « The Sisters of Love », l’ancien trio de leur jeunesse et de chanter à nouveau. C’est que, ironie du sort, Claire vient de perdre son mari au sortir d’un enterrement. Confrontée à sa solitude, à la vieillesse et à ses deux fils antithétiques - Sid, tout bourré à l’enterrement, porte un bonnet vert, chancelle et s’esclaffe bien mal à propos-, elle décide d’aider son petit canard vert, auteur-compositeur-branleur, vieil adolescent raté, fan de hip hop et de tarpés. Et elle réussit à embarquer ses copines dans la bande de son fils qui remixe Michel Fugain façon Gwen Stefani. De ce décalage entre ces deux générations, le film tire tout son cocasse et des séquences très drôles. Grâce à cette confrontation, à la musique et au chant, ces femmes vieillissantes reprennent vie, retrouvent la joie, leurs corps, et leurs désirs.meisjes de geoffrey enthoven

Meijses aurait pu, à tout instant lui aussi, nous dégoûter à force de bons sentiments. Les réconciliations et autres rédemptions ne manquent pas, les rajeunissements inespérés et autres rêves réalisés à la dernière minute non plus, les bons gros gentils qu’on prenait pour des idiots font foisons - et l’inverse aussi... Mais Meijses n’est pas si cul-cul qu’il en a l’air, et Enthoven s’en tire bien mieux que ces collègues. C’est qu’il y a des fabuleux comédiens, comme Marilou Mermans, qui interprète Claire et qui, toute en finesse, offre son visage fatigué avec beaucoup d’élégance à la caméra. Ou encore, Jan Van Looveren, merveilleux en Sid, dont toutes les frasques, même les plus grotesques, nous font chaud au cœur tant son ridicule est tendre.

 Parce que le film, contrairement à ce que l’affiche et autre bande-annonce pourraient nous laisser penser, est fait d’une photographie terne, sombre, bleuie, parfois terreuse, qui ne nous fera pas croire au conte de fées.
Que les cadrages tirent les visages nus et fatigués, les corps vieillissants, les personnages seuls, maladroits et bringuebalants, vers une solitude inexorable, bien loin du chœur musical et joyeux que le film raconte. Que l’humour, cocasse et tendre, est aussi parfois merveilleusement caustique, voire, grinçant et que personne n’en réchappe – car chacun se rêve autre que ce qu’il est et voudrait bien échapper à lui-même. Que quelques scènes, sous la neige, par exemple, sont trop féeriques pour être réelles. Et que la fin est très belle, qui, par un petit tour de montage, secoue le manège et nous, plutôt qu’un goût trop sucré de happy end, le sentiment doux-amer qu’il n’y a rien à faire, que nous sommes faits pour l’oubli et la mort, sur cette terre.

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