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Mes entretiens filmés de Boris Lehman

Publié le 01/07/1998 par Philippe Simon / Catégorie: Critique

Entretien imaginaire Bruxelles, juillet 98, galerie du Roi et de la Reine, terrasse du Mocafé

Devant moi Boris Lehman mange une tarte aux framboises arrosée d'un milkshake au chocolat. Il a le sourire contagieux et les traits tirés. Il vient de diriger un stage de l'Ecole de la Rue à Dunkerque et la fatigue se lit sur son visage.
Il est quatre heures de l'après-midi et nous parlons cinéma.

Mes entretiens filmés de Boris Lehman

Hier soir j'ai visionné les rushes du film que les jeunes gens de l'Ecole de la Rue ont réalisé sous sa direction. Une semaine de stage et un film en train de se monter où je retrouve un dispositif que je connais bien : filmer la réalité, en collectionner des instants, s'en laisser pénétrer et puis en les montant, découvrir ce qui les relie. Petites histoires et émotions. Volonté de transmettre une façon de regarder le monde qui, chez Boris, se complète d'un soucis de partage et de complicité, démarche qui est peut-être au centre de toute tentative de cinéma ?

Malgré cela Boris me parle de son désir de ne plus faire de film, désir il est vrai qui est à la base de son dernier film, Mes entretiens filmés.

Boris : "C'est vrai, je ne voulais plus faire de film, plus exactement je voulais ne plus faire de film, en finir une bonne fois pour toute. Et pour dire cela, j'avais besoin d'en faire un, je ne pouvais le dire qu'en en faisant un."

Contradiction, paradoxe, schizophrénie qui apparaissent alors comme les moments obligés de la création devenue processus, questionnement, remise en cause.

Film puzzle

Je me souviens que lors de notre dernière rencontre, il m'avait expliqué que ne plus faire de film ne voulait pas dire pour autant abandonner le cinéma. Tourner ne coûte pas cher, une caméra, de la pellicule, s'arrêter, regarder, filmer, repartir. A work in progress, un immense film inachevé, dont Boris montrerait les étapes comme les morceaux épars du puzzle de sa vie où chacun voyagerait en sa compagnie et se retrouverait lui-même partie prenante du film, en train de vivre son propre film.

Boris : "J'ai l'impression que je filme et que je fais plus de films... Bien sûr pour faire des films, il faut trouver de l'argent, il faut remettre des projets, il faut présenter des semblants d'histoires et finalement il faut achever un produit et le montrer. Mais je crois que ce sont des choses un peu secondaires. Pour moi la seule chose importante, c'est l'aventure... du filmage, c'est la rencontre avec les gens, c'est de pouvoir garder des traces de mes rencontres, de mes trajets, de mes collections, de mon itinéraire de vie."

Aujourd'hui nous revenons sur cette notion du film terminé, objet de commerce. Boris me dit vouloir se détacher, prendre ses distances vis-à-vis de ce que la circulation commerciale d'un film implique et conditionne. Si l'on défend un cinéma sans beaucoup d'argent, c'est qu'il est avant tout question de l'indépendance du cinéaste, d'une façon de travailler en fonction de ce qui le passionne et pas en fonction des intérêts d'un système. Et ceci concerne toutes les étapes de l'aventure cinématographique. Façon de filmer mais aussi de produire, de projeter, de diffuser.

 

Boris : "Je pense qu'il ne faut pas de grands moyens pour faire du cinéma. Je pense qu'une simple image peut émouvoir, peut avoir un sens et peut fonctionner, disons sur le public et peut dire des choses importantes. Je fais des images et des sons comme tout le monde, seulement j'en fais un usage différent parce que je me situe en dehors du monde de la consommation, loin de l'argent et d'une prétention à la reconnaissance publique."

Cinéma pauvre, cinéma à risque

Des films dont il n'existe qu'une copie, qui voyage sous le bras du réalisateur, qu'il montre à ses amis. Un film qui circule comme cela, principe du cinéma amateur qui est celui du cinéma des débuts, celui des pionniers, de l'invention du cinéma.
Mais aussi une seule copie qui s'autodétruit lors des projections. Disparition, anonymat, devenir invisible. Cette idée surréaliste d'une esthétique de l'effacement, de l'éphémère, du temps présent qui se consume en un éternel présent. Nous sommes au coeur du cinéma, de sa déraison, ce rapport au monde qui prend le cosmos pour seule démesure, ce retour vers les origines de l'instant devenu création d'un lieu où être ensemble est l'essentiel.

 

Boris : " Je crois qu'il faut vivre dangereusement. Il faut vraiment risquer sa vie à chaque plan. C'est une image, mais... "
Mais cette mise en danger, cette insécurité de l'acte de filmer, c'est aussi ce qui en garanti l'extrême liberté, liberté d'invention, liberté du plaisir qui se prend, qui se donne. Liberté qui est avec tout ce qui précède la matière même de "Mes entretiens filmés".

J'essaye d'en parler avec Boris mais je sens que son film est encore trop nouveau-né, fragile, que s'il a suscité l'enthousiasme au festival de Berlin, il doit encore se trouver des complices, des amis en d'autres lieux avant que Boris puisse m'en parler.

 

Je comprends mais c'est dommage. J'aimerais lui dire combien Mes entretiens filmés est une surprise et de taille. Passionnant et fondamental pour le cinéma d'aujourd'hui. Combien il a raison d'y voir comme un manifeste du cinéma indépendant et artisanal, d'un cinéma libre des contraintes financières et professionnelles. Et lui dire qu'il n'est pas question qu'il s'arrête en si bon chemin.

Mais je me tais et reprends un café. Il est déjà six heures. Dans un quart d'heure Seul contre tous de Gaspard Noé passe à Cinédécouvertes. Une bombe cinématographique à ce qu'il paraît. Faire du cinéma, c'est aussi en voir et nous hâtons le pas vers la cinémathèque.


P.S. : Les interventions de Boris Lehman sont extraites de son film Mes entretiens filmés, chapitre 1

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