Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/06/2001
 

Michel Caulea

Michel Caulea aime Bach, Mozart et Kundera. Nous aussi. Michel Caulea n'aime pas le romantisme. Nous non plus. Michel Caulea n'aime pas les interviews. Nous, euh - splatch ! Notre bras désarmé renverse la cafetière que nous tentons de rattraper avec un certain succès, inondant le carrelage d'un liquide - ploc, ploc, ploc !- qui ressemble à du révélateur photographique usagé. Nous nous levons pour contempler la scène tandis que Michel Caulea aussi confus que nous s'emploie à nous rassurer. Reprenons, nous voulons attirer votre attention sur un cinéaste -- dont la première passion fut la peinture -- d'autant plus singulier qu'il a choisi un genre qui se joue (c`est le cas de le dire) sur le fil du rasoir : le burlesque et la comédie. Or donc, par une matinée ensoleillée de mai, nous nous retrouvons sur la terrasse d'une maison de Saint-Gilles devisant - chacun une tasse de café à la main, des choses de la vie.
Né à Bucarest, Michel Caulea se retrouve entre trois à cinq ans à Aden Arabie. Il y voit quantité de films américains " en plein air, sur fond d'océan indien, une à deux fois par semaine au cinéma. Je me souviens d'images de 2001, l'Odyssée de l'espace, Rio Bravo parce que je les ai revus par la suite. Au début de mon adolescence, lorsque je vivais à Paris, j'ai voulu être peintre, dit-il en soufflant la fumée de sa gauloise bleue et en toussotant poliment. Puis petit à petit c'est le cinéma qui s'est imposé parce que, vers l'âge de 16-17 ans, j'allais voir de plus en plus de films, en salles et surtout à la Cinémathèque française où j'ai découvert les films américains : les westerns, les séries B, les soi-disant  petits films. Moi, un film de Boetticher, ça m'intriguait autant qu'un film de Bergman."C'est donc tout naturellement qu'il tente le concours de l'INSAS tout en ne sachant pas trop le genre de films qu'il a envie de réaliser. " Le goût de l'absurde, du burlesque, je l'ai découvert, un peu par hasard, en faisant des films, poursuit-il en écrasant une gauloise bleue dans un cendrier. Mes films faisaient rire, étaient comiques malgré moi." Ses références sont cependant moins Tati ou Polanski que Kafka ou Kundera (" je ne connais pas de roman contemporain plus radicalement scandaleux que l'Immortalité. Ça déboulonne toutes nos idées reçues, nos certitudes sur l'amour, la politique, l'érotisme, la gravité et la légereté... tout y passe, c'est de l'acide ! ").A L'INSAS, il réalise Méfiez-vous des corbeaux (1989), au départ, un exercice où il s'agissait de s'occuper davantage de la mise en scène que du scénario. " J'avais repéré le Hall de La Royale belge qui était totalement démesuré, absurde. Je n'ai pas cherché les gags devant une feuille de papier mais en observant les lieux, les gens qui passaient là. Comment faire l'histoire la plus simple possible pour laisser la place aux gags, à leur force comique, corrosive. Il n'y a pas vraiment d'histoire, et pourtant le film fait rire et se suit ". Nous lui demandons innocemment si c'est du Tati. Pas vraiment. C'est du burlesque : " quand on filme un gag on a souvent recours au plan large. Si tu filmes un pied qui glisse sur une peau de banane, c'est pas drôle. Non, tu filmes tout le corps du gars qui perd l'équilibre et s'étale de tout son long sur le trottoir. Donc en plan large. Si on a comparé mes films à ceux de Tati, c'est parce qu'il a été le seul burlesque sonore. Mais le génie de son cinéma c'est de n'être basé que sur l'observation ce dont je suis bien incapable. Je me sens plus proche de Keaton qui fait tranquillement s'écrouler les façades des maisons ". Il enchaîne avec L'Intrus, un film réalisé dans le même esprit puis avec Matticara réalisé avec Mathilde Mignon, " un documentaire que j'aime beaucoup parce que c'est un film fait à la volée, comme on dit au tennis. On est parti sur un coup de tête pour filmer la pêche au thon en Sicile, la pêche manuelle au harpon et au filet, la lutte entre l'homme et l'animal. ".Michel Caulea extrait une cigarette de son paquet la met en bouche l'allume, souffle la fumée et cligne des yeux. " L'idée de Deux ramoneurs chez une cantatrice (réalisé en 1992 et dont nous vous parlons dans ce webzine), est de placer dans un même espace deux groupes de personnes qui travaillent : deux ramoneurs et une cantatrice qui chante avec sa pianiste. A l'AJC, Anouchka Dewarichet a tout de suite flashé mais on a mis du temps à le financer. En général mes scénarios de court ou de long métrage provoquent le scepticisme. C'est normal. Jamais un cinéaste burlesque n'a écrit de scénario. Keaton ou Chaplin n'en écrivait pas. Tati faisait des dessins ou des notes. C'est impossible d'écrire un gag burlesque. Par définition, s'il est bon par écrit il ne peut pas l'être visuellement. Or, actuellement, le scénario est roi. Avec les mots tout le monde s'y retrouve, critiques de cinéma, financiers... Mais la mise en scène, c'est à dire ce qui fait entrer le spectateur dans votre histoire, peu savent ce que c'est. On dit qu'on est dans le monde de l'image mais on est encore dans le monde de l'écrit. Attention, je parle du scénario pas de la préparation : un film burlesque doit être énormément préparé, le comique c'est très méticuleux. Donc mes scénarios intriguent plus qu'ils ne plaisent. Heureusement à la Commission de sélection, au CNC (au troisième essai) et grace à Anouchka, il y a eu, par hasard, quelques personnes qui ont parié sur moi. L'engouement que le film a suscité à sa sortie n'existait pas lorsque le film était à l'état de scénario. Ecrire du burlesque c'est la quadrature du cercle . Il jette un regard sceptique à sa tasse de café à moité vide, sans insister. Il relève les yeux et poursuit avec entrain : " Pour mon scénario de long métrage, j'arrive à enthousiasmer lorsque je montre Deux ramoneurs et lorsque j'en parle de vive voix. Le scénario n'est devenu attirant que lorsque je l'ai armé de photos couleurs et de dessins.La terre à l'envers que j'ai co-écrit avec Guillaume Malendrin, est un long métrage burlesque. Ce qui structure le film c'est la construction de gags et non l'histoire, ajoute-t-il d'un air malicieux, ce qui importe, c'est la fantaisie, l'audace, un peu - bien que ça n'ait rien à voir - comme Amélie Poulain dont on devine tout ce qui va se passer, ce n'est pas tant l'histoire qui importe que la verve audacieuse du cinéaste. La Terre à l'envers c'est cinq ans de travail et 100 minutes de gags. Le problème c'est que pour un premier film il est trop cher. Plutôt que de passer beaucoup de temps pour finalement faire un montage financier au rabais, Hubert Toint (le producteur) et moi, on s'est dit commençons par un projet moins cher. La Femme qui veut l'homme qui a vu l'ours est une comédie et une histoire d'amour. Mais pas romantique - je n'aime pas le romantisme - érotique ! J'ai l'impression que pour parler d'amour on est resté très fort au XIXème siècle, le sentimentalisme, le sentiment comme valeur absolue, la terreur du coeur. Au cinéma on commence à peine à montrer la sexualité, rarement son étrangeté, jamais son côté comique, ludique. On sait filmer nos sentiments, mal nos corps. C'est souvent esthétisant ou alors descriptif, ennuyeux.
Il se penche sur son briquet jetable pour allumer une cigarette dans le vent. La fumée se dissipe rapidement. Il pose le briquet sur la table, ses yeux pétillent. La Femme qui veut l'homme qui a vu l'ours c'est l'histoire d'une rencontre, et de deux corps qui cherchent à s'accorder avec toutes leurs pulsions et leurs contradictions. Je pense que la sexualité est pour le cinéma un continent encore inexploré. Le spectateur, je crois, aime être surpris par ce qu'il connaît mais montré autrement. L'érotisme quand c'est traité au cinéma c'est toujours sérieux, ça tire la gueule. L'érotisme et le comique ne vont pas ensemble, nous dit-on. Moi je crois que c'est de la dynamite. Dans La Terre à l'envers il y a une scène à la fois érotique et burlesque. C'est très drôle et très chaud (rires). C'est sur cette image qu'il s'arrête, nous en profitons pour lui tirer le portrait.

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