Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
09/07/2010
 

Miss Mouche de Bernard Halut

L’art de faire mouche

Bernard Halut, bien connu en Belgique pour son émission Ici Blabla sur la RTBF, consacrée aux « petits lardons », signe son premier long métrage de fiction après une série de courts métrages, de scénarii et de publicités… Cet artiste multiforme a plus d’un tour dans son sac et un univers bien à lui. Il le prouve une fois encore avec Miss Mouche, présenté en avant-première au Festival du Film européen de Bruxelles. 

Tournage du film Miss Mouche de Bernard Halut.À l’époque du révolutionnaire concept de micro-crédit, la société coopérative les Cinéastes associés a eu la bonne idée de créer, il y a trois ans, un concours de films micro budget permettant de soutenir des projets de longs métrages novateurs et originaux, tournés avec des moyens de production très légers. Depuis sa récente création, ce concours a donné naissance à Get Born de Nicole Palo et Menteur de Tom Geens, films qui ont été diffusés sur ARTE et ont circulé dans de nombreux festivals. La sélection 2009 a accordé une aide à deux nouveaux projets, Avec ma mère à la mer d'Alexis Van Stratum, et le joli Miss Mouche de Bernard Halut, qui a zonzonné aux oreilles des festivaliers de la place Flagey.Pour ce premier long métrage, le réalisateur a opté pour une certaine radicalité, tournant la quasi totalité de son film avec… un appareil photo. Quentin Dupieux n’a t-il pas, lors du dernier festival de Cannes, créé l’événement avec son histoire de pneu psychopathe (Rubber) avec le même procédé ? Un choix idéal pour éviter les dépenses, certes, mais surtout une émancipation artistique et l’invention d’un langage authentique loin, bien loin des canons de l'esthétique dominante. Car si l’idée est pour le moins économique, elle ne repose pas ici sur une substitution arbitraire de la caméra à l’appareil photo pour cause de limitation budgétaire. Au contraire, Miss Mouche se construit narrativement sur cette utilisation et le rapport à l’image qu’elle propose.
Celle qui filme, ou plutôt c’est ce que le réalisateur veut nous faire croire, c’est la petite Nina, 12 ans. Avec son téléphone, l’adolescente s’immisce dans les coins et recoins de la maison, dans les secrets de ses parents, dans les interstices de ce que l’on refuse généralement de regarder en face. À l’image de son insecte fétiche, la mouche, auquel elle consacre un blog pour y poster de petites vidéos peu ragoûtantes, Nina, fourre donc son nez partout. Car l’adolescente, surnommée justement Miss Mouche, c’est un peu la mouche du coche de ses parents : envahissante, collante, inutile… Et le jour où tout bascule, c’est bien parce que la miss, armée de sa caméra, importune sa mère, que celle-ci perd le contrôle de la voiture et provoque un accident qui va la laisser inerte sur un lit : point de départ du film. Désemparé, le père, décide d’ « emprunter » l’ordinateur de sa fille pour montrer à sa femme inconsciente les vidéos prises par l’adolescente. En voulant la faire réagir, la forcer à se souvenir, il se retrouve face à lui-même, à sa femme et sa fille qu’il croyait connaître, mais qui vont se révéler bien différentes de ce qu’il imaginait. Et nous découvrons, nous, par ces bouts d’histoires qui prennent sens sans être pour autant chronologiques, l’intimité d’une famille, les difficultés et les mensonges, mais aussi le contexte qui a conduit véritablement à cette tragédie.
Loin d’être artificiel, ce procédé ingénieux de film dans le film, permet plus que jamais d’entrer au cœur de tout ce qui meut les individus, des crises d’adolescence aux crises de couple, sans jamais nous contraindre à endosser la peau désagréable d’un voyeur, bien que les limites soient fragiles. Dans cet aller-retour entre passé et présent, entre réalité sur le vif et impressions personnelles, Bernard Halut nous fait voyager sur un fil ténu, dans les méandres de l’esprit de Nina (l’excellente Mona Jabé), dans sa quête d’identité, et dans l’affirmation d’une personnalité déjà bien trempée.
Et l’image, à l’instar des pensées et des vies chaotiques, tressautent, s’agitent, balancent de gauche à droite finissant par donner un spectacle quasi baroque d’une puissance évocatrice et d’un réalisme inouï. Mais ce que Miss Mouche nous révèle avant tout, c’est peut-être le rapport d’un cinéaste face à l’univers qu’il crée, une façon de questionner les images et leur manipulation dans un monde où elles ne cessent de se visiter les unes les autres, nous pénètrent à notre tour, et finissent par nous façonner.

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