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Möbius de Eric Rochant

Bas les masques

Avec Möbius, Eric Rochant revient à ses premières amours, le film de genre. Thriller romantique intimiste, film noir d'espionnage à l'américaine, Möbius est une créature étrange, hybride, qui semblera peut-être grossière aux entournures, mais qui s'avère finalement une drôle d'aventure, plutôt passionnante.

mobiusSortie de l'Idhec en même temps que Desplechin ou Pascal Ferran, Eric Rochant a un parcours un peu étrange. Un Monde sans pitié, son second long métrage, marqua son époque, un peu à la manière du Grand Bleu, de Diva ou de Comment je me suis disputé... Et Rochant est un peu à cheval entre tout ça. Avec moins de grandiloquence – et moins de succès. Quand tout le prédestinait à suivre la même voie que ceux de sa promo, un cinéma d'auteur franco-français, intimiste et philosophique, il s'en est toujours décalé, allant tâter de tous les genres, la comédie loufoque, le thriller romantique, le film choral politique, etc. Pas forcément avec succès, mais toujours avec une sorte d'appétit et de curiosité. Surprenant, en un mot. Et Möbius ne déroge pas à cette règle.

Plongeant au cœur du monde de la haute finance internationale, entre Monaco, Los Angeles, Moscou, allant et venant dans les univers de l'espionnage, tout le film se déplie comme un thriller ample et lyrique un peu chic et toc. C'est qu'on a d'autres films d'espionnage en tête, et qu'à côté d'eux, Möbius semble tourné dans des décors minimalistes, malgré ses plans de grues ou d'hélicos, symboliques plus que vraisemblables. Nous voilà donc traînant d’hôtels de luxe en restaurants de luxe, de décors sophistiqués en bureaux d'acajous ou apparts miteux de taupes inconsistantes. Le monde de Möbius est réduit au strict minimum, décor en aplat toujours un peu artificiel, qui le désincarne. D'ailleurs, la majeure partie du film se passe dans des voitures, sur des routes aux abords des maisons ou dans des chambres closes et intimes, où les corps sont filmés de si près qu'on ne voit pas grand-chose de ce qui les entoure. De la même manière, l'intrigue tordue de ce film d'espionnage et d'agents achetés, retournés, vendus se limite à un imbroglio politico-financier auquel, il faut bien l'avouer, on ne comprend pas grand-chose avant une bonne heure de film. À la manière du maître Hitchcock, elle n'est qu'un MacGuffin dont quelques éléments nous seront relevés par-ci ou par-là. Même Dujardin surprend au tout début du film tant il semble faux. Avec ses tempes argentées, ses costumes impecs et sa carrure d'athlète classieux, on dirait une doublure de Georges Clooney. Mais peu à peu, le costume s'effrite et la justesse du comédien se raconte dans ses silences.

mobiusC'est que finalement, Möbius s'avère, bien loin du film d'action, être une véritable tragédie de la parole. Personnages doubles, utilisés, manipulés, retournés et vendus, pris qui croyait prendre, tout le film se joue à cet endroit du dire ou ne pas dire, à qui se trahira, sera démasqué ou accédera à sa vérité. Le suspens dans Möbius, se situe dans cette parole à la fois comme enjeu de maîtrise (c'est par elle qu'on construit son image et qu'on se cache) et de révélation (par elle qu'on est manipulé et qu'on est vu).Le film se partitionne ainsi entre lieu public et lieu privé, entre grand plan d'ensemble aux caméras langoureuses et fluides et plans rapprochés très près des corps, entre le spectacle et l'intime. Peu importe dès lors les décors ou l'intrigue qui ne sont que la scène d'un théâtre bien plus privé. C'est la rencontre amoureuse qui vient menacer les jeux de la parole et la mettre en péril. C'est la vérité des corps qui se raconte dans les regards (la magnifique rencontre entre Dujardin et Cécile de France se construit à travers le miroir), dans les silences et sur la peau. D'où cette fin en forme de faux happy-end, où c'est le corps de son amant que Cécile de France reconnaît, et non ses mots.

Avec pas mal de maladresses, certes, mais avec une certaine audace et une belle naïveté, Möbius s'inscrit dans cette grande tradition d'un cinéma américain très européen (on pense à Hitchcock et Mankiewicz, ou, dans un tout autre genre, au merveilleux Lubitch de Trouble in Paradise ou de The Shop Around The Corner), dont l'enjeu n'est jamais la résolution d'un bête mystère, mais toujours, à travers les enjeux de la parole, qu'elle cache ou dévoile, l'accession des personnages à leur propre vérité. Et malgré ses petits et gros défauts, malgré cette fin un peu pauvre, Möbius réussit à nous communiquer son plaisir à avoir tenté cette drôle d’aventure.

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