Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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Décembre 1998
01/12/1998
Mots-clés : rencontre, tournage
 

Mobutu, Roi du Zaïre

Mobutu, Roi du Zaïre

Il est 19h30, nous sommes dans une salle de montage située au sixième étage de la cité de la RTBF à Reyers, cette caserne labyrinthique et lugubre où des couloirs interminables succèdent aux couloirs - silencieux, déserts qui débouchent à leur tour sur des salles silencieuses et désertes. Assis derrière la console de mixage nous voyons défiler sur l'écran 16x9 quelques séquences montées de Mobutu, Roi du Zaïre. Le nouveau film que termine Thierry Michel mélange plans d'archives et plans d'interviews que le réalisateur de Donka a menées auprès des proches de Joseph-Désiré Mobutu. Le son est assez inégal mais c'est normal puisque nous en sommes à l'étape du mixage son (le montage image est terminé ainsi que l'étalonnage) qui consiste précisément à nettoyer le son d'origine parfois peu audible (prise de son intégrée à la caméra vidéo), à orchestrer les sons et à ajouter la voix du narrateur, fil conducteur du récit, qui commente et questionne des images aux sources multiples.

mobutu roi du zaireSéquence
Les plans qui défilent devant nos yeux ressemblent à un vieux JT des années septante. Zaïre, année 1966, au coeur de la campagne électorale. Nous voyons un propagandiste en gros plan. On nous explique que le bulletin vert signifie l'ordre, la vérité et que le rouge connote le désordre, l'aventurisme. Interview de Mobutu qui explique d'un air madré: "Ce n'était pas facile de faire admettre aux citoyens qu'il y avait deux bulletins". Le professeur et dramaturge zaïrois Yoka, qui a co-écrit avec Thierry Michel le texte du narrateur, confie à la caméra du réalisateur : "Il était président à vie et il a vécu comme si c'était le peuple qui lui en avait fait cadeau même s'il ne l'a jamais dit." Sur l'écran, la caméra balaye de haut en bas un portrait de Mobutu, en noir et blanc, assis sur un trône en uniforme de maréchal, une peau de léopard à ses pieds, avec en off la fin des propos du professeur Yoka  : "Mobutu, c'est Le roi nègre." Plan de la somptueuse villa de Mobutu au Cap Martin, France, 1988. Commentaire : "Mobutu cumule et accumule, organise de luxueuses réceptions." A l'intérieur, la famille du maréchal-président et ses invités, parmi lesquels on reconnaît Herman de Croo, Raymond Barre, Jean-Christophe Mitterand, etc. Le couple présidentiel descend majestueusement les marches au son d'un orchestre de violons écorchant un sirop d'inspiration tzigane qui chaufferait les oreilles de n'importe quel mélomane (Au secours !). Tout ça se termine sur un happy birdhay for you pour la présidente dont c'est l'anniversaire. L'ambassadeur de Belgique face à la caméra de Michel : "Au début c'étaient des fêtes familiales, puis tout a dérapé !". Le colonel Tenbosh, son intendant : "Il distribuait énormément à des ministres étrangers". Images d'archives : le président Bush confie à la presse américaine : "Mobutu est l'un de nos meilleurs amis, nous le remercions pour son leadership". Bush, c'est l'ami fidèle. Les deux hommes se sont connus à l'époque où Bush était le patron de la CIA, laquelle a eu le nez fin puisqu'elle a misé sur Mobutu à une époque où celui-ci n'était que le secrétaire de Lumumba et où le Congo belge avait des leaders comme Kasa-Vubu ou Tshombé.

Mobutu Sese Sekomobutu roi du zaire

"Tu me demandes pourquoi j'ai consacré deux ans de ma vie à Mobutu, je vais essayer de te répondre", me confie Thierry Michel, crevé a force de passer ses nuits dans les salles de montage parisiennes puis bruxelloises mais très remonté par son sujet. "Tout d'abord, il était habile, charmeur et supérieurement intelligent. Comment a-t-il pu rester au pouvoir aussi longtemps ? Ça aurait pu être un autre mais mon histoire m'a fait rencontrer Mobutu, jamais physiquement et jamais personnellement, sur ma route depuis que je suis parti en 1991 au Zaïre. Ensuite, j'ai été pris dans la tourmente de l'histoire de ce pays. Le Cycle du serpent s'est tourné à chaud, au coeur des violences civiles de la répression et de l'omnipotence du pouvoir mobutiste des années 90. J'ai eu à ce moment-là un sentiment d'urgence et la chance d'avoir été l'un des témoins privilégiés, d'être le témoin de ce qu'on croyait être la chute de la dictature et qui en réalité a perduré des années. C'est à ce moment-là que je me suis posé la question : Pourquoi ça continue ? Quelles sont les synergies nationales et internationales qui se sont tissées pour que Mobutu arrive à jouer les prolongations à plusieurs reprises ?
Il y a deux dimensions. Il y a le témoin de l'histoire que j'ai été et un moment donné de cette histoire tumultueuse que j'ai vécu, puisque je suis retourné au Zaïre, que j'ai été arrêté, que j'ai été mis en prison et que j'ai été interdit de séjour dans ce pays. Mon arrestation, mon expulsion, la saisie définitive et irrévocable de tout mon matériel, ça marque, mais surtout ne plus pouvoir retourner dans un pays avec lequel tu avais réussi à créer des liens, des solidarités, dont les gens attendaient que tu sois le témoin qui dénonce les outrances du régime. Lorsque Mobutu est tombé j'y suis retourné pour comprendre quarante ans de l'histoire du Zaïre à travers ce personnage. C'est là que la magie du cinéma reparaît. Il fallait choisir une trame narrative, dramaturgique et j'avais un personnage de premier plan Mobutu, personnage shakespearien.

Tragédie

"Le film est construit comme une tragédie en quatre actes. Sauf que dans le documentaire on n'a pas la souplesse de l'écriture fictionelle. On est tenu aux archives et même si on a une trame narrative abstraite au départ, c'est quand même la force des archives qui finit par s'imposer. On joue avec, on ne peut pas en faire abstraction. Il y a des pages de l'histoire qui sont bien présentes dans les archives et d'autres qui n'y sont pas.
Le premier acte, c'est la conquête du pouvoir. Le jeune fils de cuisinier qui profite de l'Indépendance pour se mettre dans l'ombre de Lumumba comme secrétaire particulier puis l'éliminer et prendre sa place et se mettre en réserve de la République en ayant le pouvoir suprême au sein de l'armée pour accomplir son second coup d'état en 1965 qui lui est irrévocable et mène à la prise du pouvoir et à l'établissement de la dictature. Deuxième acte : installé au pouvoir, Mobutu va éliminer ses adversaires, pendaison des quatre ministres, élimination des opposants et des concurrents. Ensuite c'est la fragilisation voire l'élimination de ses amis. C'est la période violente et brutale de la dictature, qui est également sa période de grande popularité. Il arrive à mettre sur pied tout un appareil dictatorial, mais à l'africaine, à travers le Mouvement Populaire de la révolution. Ce qu'il ne faut pas oublier, c'est que c'est un dictateur qui a fait chanter et danser, réussi à se faire applaudir, à créer une certaine adhésion, en tout cas dans une large partie de la population. Et puis c'est la guerre du Shaba. Il sent que son pouvoir bascule et est sauvé in extremis par une intervention armée étrangère, belgo-française. Il sent que le vent tourne, qu'il doit changer son fusil d'épaule et nous entrons dans le troisième acte. Il tisse des réseaux de corruptions et d'alliances, joue à la chaise musicale avec le personnel politique zaïrois. C'est l'omnipotence du pouvoir de l'argent. Il a éliminé toute velléité d'opposition et il se donne le titre de Maréchal. Il le devient à vie, une sorte de roi nègre. C'est son argent et son habileté politique qui le font durer. Avec la chute du mur de Berlin, à nouveau, le vent tourne. On entre dans le quatrième acte, il annonce le multipartisme et la démocratie mais en fait il annonce sa chute. Il espère se placer comme un roi constitutionnel au-dessus des partis, devenir l'arbitre du jeu politique et là c'est la chute. Une chute qui dure longtemps, avec des rebondissements. Il arrivera encore à jouer les prolongations.

Pouvoir

Après Donka, radioscopie d'un hôpital africain, j'avais besoin de questionner le pouvoir au sommet et j'ai décidé de le faire à travers ce personnage pervers et machiavélique qu'était Mobutu. Je n'avais pas les moyens de traiter le sujet par la fiction et je l'ai donc traité à travers la recherche documentaire ce qui est tout aussi passionnant. Ce petit-fils de cuisinier chez les bons pères missionnaires dans un petit village de l'Equateur, né dans un milieu extrêmement modeste, qui va devenir provisoirement l'un des hommes les plus riches du monde, va terminer dans la poubelle de l'histoire, enterré dans l'anonymat, dans l'indifférence et même le mépris au Maroc, loin de la terre de ses ancêtres. L'enjeu consistait à ne pas tomber dans la fascination du personnage et d'arriver à trouver une bonne alternance entre le personnage et l'histoire du pays tout en faisant un documentaire dans lequel le personnage sert de fil conducteur au film. J'ai voulu en tout cas le dédiaboliser, le faire sortir des clichés, des caricatures. A sa mort, on a oublié la complexité du personnage, on en a donné une image grotesque, ce qui lui arrive parfois d'être, par ailleurs.
C'est ce que j'aime : avec ce personnage on est à la fois dans la tragédie et dans la comédie. C'est un acteur dans tous les sens du terme. C'est aussi un joueur et il n'aime pas seulement jouer avec son image mais également comme acteur de la vie politique dont il organise la mise en scène et la mise en scène des images. Il avait deux cordes à son arc : le militaire qui a étudié la stratégie et la tactique (en réalité il était plus politique que stratège mais il a toujours eu l'habileté de faire croire qu'il était un chef militaire) et le journaliste qui a toujours su parfaitement maîtriser la représentation. Il en jouait en se donnant ce personnage un peu comique, un peu farce. Lorsqu'on examine les archives on s'aperçoit qu'il donne toujours de lui-même une image lisse, rassurante, valorisante. Il a bien veillé à ça !
Mais c'était un dictateur et naturellement il ne le montre jamais. Il a donc fallu déconstruire ce personnage à travers des images qui la plupart du temps lui sont favorables. J'ai donc essayé de le faire à travers des témoins - là j'ai fait un choix - qui étaient ses proches, ses collaborateurs, des gens qui faisaient partie des cercles qui gravitaient autour de lui (famille, conseillers, chancelleries) et non pas des opposants qui auraient tenu un discours convenu ou des journalistes et des historiens qui auraient tenu un discours politiquement correct. Je voulais faire la même démonstration, mais avec des gens plus ambigus".

Archives

Thierry Michel, pantalon noir, chemise noire, ceinture de cuir noire, chaussures noires et pull-over noir aux manches nouées autour du cou, m'avoue le sourcil noir froncé, que le manque de sommeil lui creuse l'estomac. N'ayant aucune envie de le distraire d'un sujet qui m'accroche et qui le passionne je refuse de le suivre au mess de la RTBF. Il soupire et poursuit, volubile : "Le film est construit à partir d'archives et de témoignages. J'ai été filmer les proches qui sont disséminés dans quatre pays différents (France, Congo, Belgique et USA) et j'ai cherché des archives dans plus de pays encore, Angleterre, Etats-Unis, France, Suisse, Belgique (BRT-RTB), dans les archives de la télévision congolaise. Il y a aussi Belgavox, les agences Reuter ou UIP pour les photos. En tout une vingtaine de sources d'archives. A Kinshasa j'ai visionné 180 heures. J'en ai retenu trente heures qui sont pour beaucoup des archives inédites ou privées. Auxquelles il faut ajouter les 110 heures de témoignages. Ce qui a donné un premier montage de 16 heures.
Tout a été remis sur un support Béta digital et tout va être reporté sur de la pellicule 35 mm. On avait des archives qui allaient de la VHS à la High8 en passant par le 16mm. Rien qu'à Kinshasa j'avais amené une cellule de montage complète avec un lecteur VHS de qualité, U-matic Pal et Secam, Béta SP et digital et un TVC équipé d'une technologie de régénération d'archives pour les nettoyer car elles étaient souvent mal conservées. Il fallait enlever des défauts, corriger des chromas, régénérer le signal, enlever les points blancs, restabiliser des images, etc.

Regards

Et c'est là qu'on découvre des regards différents. On ne tourne pas de la même manière dans les années 60, quand il n'y a pas encore la Coutant et le son synchrone, de ce qu'on tourne dans les années 90. Non seulement le support change mais aussi la manière de tourner, ainsi que le rapport direct au personnage filmé. On a donc une évolution de l'archive dans le film. J'ai des archives de statuts différents (privées, publiques, officielles, news le moins possible et quand c'était faisable on a été rechercher les rushes, notamment pour l'épisode de la chute de Mobutu). Mais aussi le regard change et ce qui m'intéressait c'est voir que les images tournées par les Américains n'ont pas le même point de vue que celles tournées par les Belges. Le cameraman ne se place pas de la même manière. Evidemment, si c'était filmé par Belgavox pour passer dans les salles de Kinshasa, c'était encore autre chose, des bandes de type propagandiste. Les Français filment aussi différemment. Sur la fin c'est eux qui avaient le plus de sympathie et d'entrées auprès du président. Alors que chez les Belges on était dans un rapport de force permanent entre les journalistes et Mobutu.
J'ai essayé par rapport au personnage à la fois de comprendre sa logique, donc de faire comme dans un travail de fiction. Mobutu est l'acteur et il faut saisir le personnage, un salaud, un dictateur mais pour le dédiaboliser il fallait vivre avec le personnage, avec une sorte d'empathie puis de mise à distance afin d'expliquer son système. Je crois qu'il n'y a pas de doutes sur le film. Je suis bien clair là-dessus.

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