Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/02/1998
 

Mon père des jours impairs

On n'est jamais trahi que par les siens. Proverbe gallica, XVe siècle
"Attention, moteur ! - On vous demande de ne pas regarder la caméra, de regarder le présentateur" demande André Chandelle, le réalisateur de Mon père des jours impairs, aux figurants.

 "Attention, action  !". Le speaker lance dans le micro  : "Prochaine et ultime candidate, Mademoiselle Madeleine Janssen qui va vous interpréter le prélude de Jean-Sébastien Bach BWV 846, Mademoiselle Janssen c'est à vous  !" Un silence, le présentateur reprend  : "Mademoiselle Janssen  ?" Cut. André Chandelle - dont on a pu voir Ceux du Hasard et Léon G, deux courts métrages - reprend  :"Janssens  ! - Il y a un S  ? Ah bon ! Ce n'est pas écrit. - Le réalisateur de tourne vers la centaine de figurants et leur indique  : "Il faut juste remuer les lèvres, vous tourner vers vos partenaires et ne pas parler". Il s'éclaircit la gorge  : "Ça concerne les figurants qu'on voit dans le plan, pas les autres". Nous sommes dans la salle de spectacle au premier étage de la Bibliothèque G. Mundeleer, rue Mercelis, à Ixelles.
Au premier rang, Madeleine, la jeune virtuose (Anne-Cécile Squiffl), Denise, la grand-mère qui affiche un air mi-pimbêche, mi-collet monté (Nadia Barentin), Cécile, la mère (Fabienne Loriaux), Martin, son ami (Philippe Drecq), et derrière eux Laura, (Laura Martel), l'héroïne du film, la soeur de Madeleine. Face à eux, Jean-Claude Neckelbrouck, le chef op., attentif au cadre, l'oeil collé à l'oeilleton de la caméra Aaton Super 16 posée sur un Pee wee, met au point le timing du travelling latéral tout en corrigeant le prélight à l'aide des techniciens de Sotrac en plaçant des calques ou des drapeaux sur les Polaris qui éclairent le premier rang. "On reprend, dit l'assistant en se tournant vers le speaker qui est sur l'estrade, dos à la caméra  : "Mademoiselle Janssen c'est à vous  !" Madeleine que l'absence de son père chagrine se lève avec une moue boudeuse. "Quand le speaker a terminé, tu n'attends pas plus de trois secondes avant de te lever, dit le réalisateur à la jeune comédienne. Puis au chef op. : "On va essayer d'accélérer le départ de Madeleine, ça me permettrait d'enchaîner sur un plan plus large." L'assistant dit en modulant sa voix  :"Silence, on va la tourner  !" Le plateau devient parfaitement silencieux. La scripte bloque ses notes. Même les mouches évitent de voler.
Laura Martel nous explique  : "J'ai fait seize films depuis l'âge de six ans, j'aimerais bien continuer, mais dans ce milieu-là, on ne sait jamais. Je ne suis pas entrée au conservatoire parce que je préfère assurer en achevant mes études." Elle bafouille un peu et ajoute en fixant le petit magnéto  : "J'aimerais bien être journaliste ou cinéaste, pas actrice". Elle a treize ans, un tee-shirt à manches courtes, un jeans noir et de grands yeux attentifs que souligne une paire de lunettes cerclées d'or. J'ai tourné Le divin enfant avec Jean-Pierre Mocky, poursuit-elle, c'est une bonne école. Après ça on peut s'adapter à toutes les situations. Le soir on reçoit une feuille de service et le lendemain lorsqu'on arrive sur le plateau il dit  : "Non, on ne tourne pas ça  !". Il change la déco, on refait la mise en place  : "Le plan, je le vois comme ça". Il l'indique avec des gestes et puis il l'a à peine expliqué qu'il le tourne même si le chef op. n'a pas terminé le trajet lumière. C'est sa façon de motiver l'équipe en jouant sur l'inattendu." Elle sourit en se remémorant la scène. "Il a dit à ma mère  : "Je vais vous acheter votre fille, si un jour vous avez un problème vous m'appelez". Devinant notre scepticisme, elle ajoute  : "C'était très sérieux, il voulait m'adopter, apparemment il m'aimait bien. Mocky est très impulsif, dommage que le film n'ait pas trop marché  ! L'idée était très belle, le scénario marrant et j'étais ravie de tourner avec tout ce monde-là  !"
Hubert Toint, le réalisateur-producteur de Saga film, nous précise  : "Mon père des jours impairs raconte les désarrois de Laura qui accepte mal la séparation de ses parents. Le film fait partie d'une collection intitulée "Les mercredis de la vie" et diffusée sur France 2 depuis plusieurs années. C'est une collection qui a pour fil rouge des faits de société vus à travers un regard d'enfance. Un regard sur des réalités sociales, humaines qu'on rencontre fréquemment." Un peu de malice brille dans ses yeux et il enchaîne  : "Ce sont des coproductions qui nous permettent de favoriser le savoir-faire des techniciens et comédiens du cinéma belge, le mettre en valeur, lui permettre de s'épanouir, etc".
Sur le plateau, Séquence 95/12. Répétitions. Patrick (Maxime Leroux), le père des deux filles, entre dans la salle d'un pas décidé et rejoint Laura, sa fille aînée, à côté duquel il s'assoit au second rang. Madeleine remarque sa présence et se précipite dans ses bras. Le réalisateur demande à Maxime Leroux d'enlever son écharpe rouge. "Seulement l'écharpe  ?" demande, impertinent, le père de Laura. Philippe Drecq saisit la balle à la volée  : "Enlevons les vêtements, lance-t-il à Fabienne Loriaux, enlevons tout  !" Rires. Le bruit que provoque un décorateur en plaçant une applique sur le mur permet au réalisateur d'enchaîner, sur le même diapason  : "Ce n'est pas une perceuse, c'est un figurant qui ronfle  !"

Florence Daury et Jean-Michel Vlaeminckx
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