Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
Mots-clés : cinéma flamand, documentaire,
 

N - The Madness of reason de Peter Krüger

L'autre monde

Diplômé en philosophie, producteur, scénariste, réalisateur de documentaires aux lignes très fictionnelles, Peter Krüger se balade dans le cinéma comme un aventurier, un explorateur d'un continent artistique toujours à redécouvrir. Avec N - The Madness of reason, il réalise une épopée rêvée, un voyage hypnotique en Afrique, à travers l'âme inquiète et torturée d'un homme mort trop tôt, alors que l'œuvre de sa vie n'était pas encore achevée. Raymond Borremans a quitté l'Europe en 1929, à l'âge de 23 ans. Il laissait derrière lui un continent voué à la barbarie pour l'Afrique, où il allait élire domicile jusqu'à la fin de ses jours. Et il se consacra à une tâche titanesque : faire entrer le monde qu'il venait de choisir, et qui l'enchantait, entre les pages d'un livre. À sa mort, « La Grande Encyclopédie de la Côte d'Ivoire » devait rester inachevée, suspendue au bord du gouffre de la lettre "n"...Fiction, documentaire, méditation, expérience visuelle, poème cinématographique en vers libres, N - The Madness of reason est tout cela à la fois, une invitation au voyage politique et poétique, entre les morts et les vivants, ici et là-bas, hier et aujourd'hui. 

photo du filmÀ travers la voix off, douce, grave et fragile de Michaël Lonsdale, l'esprit de Borremans, au bord de la mort, erre. Coincé entre deux mondes, il ne peut tout à fait disparaître, pris, comme dans un filet à papillon, d'un sort jeté sur sa tombe. Cette voix errante et sans corps se meut, flottante, dans les lieux qu'elle a habités, dans les villes, les gares, les champs, en quête d'elle-même, de son âme, d'une réponse à cette mort inachevée. Elle vole, glisse, dans cette Afrique qu'elle a aimée et connue et qu'elle est désormais vouée à hanter. Elle effleure des amis, scrute leur visage, tente des adresses. Mais l'entendent-ils ? Elle interroge des inconnus qui, parfois, lui répondent et racontent leurs vies, regards profonds qui plongent dans la caméra. Cette caméra subjective, fantomatique, incarnation d'un esprit fatigué et vaporeux, plane, vole, s'alanguit, poursuit les vols d'un papillon ou les pas d'une femme dans la rue. Perpétuellement en mouvement, en flottement, elle tourne et observe, lente, attentive. Elle croise des soldats, des rebelles. Elle rencontre des fous, des musiciens, des enfants. Elle regarde une mère dire adieu à son fils, des immigrés sur une barque, des réfugiés dans un camp. Et toujours, elle retombe sur cette femme, si belle, aux yeux si noirs, gracieuse et flottante elle aussi dans les roulis de sa démarche cadencée. La seule qui semble l'entendre et qui, à chacune de ses questions, lui en retourne d'autres ou répond par énigme.

photo du filmPeter Krüger réalise un film d'une rare beauté formelle qui s'ouvre lentement, se déploie peu à peu, privilégie le mystère, l'observation, l'écoute. Procédant de l'hypnose et de l'envoûtement, N - The Madness of reason sédimente peu à peu le sens dans ses allers et retours formels et séquentiels, dans la circulation et la répétition de ses motifs et de ses métaphores. D'une rare intensité, il se déploie sur deux siècles d'histoire et voyage dans plusieurs pays africains, du Sénégal à la Côte d'Ivoire en passant par le Mali. À partir de la mort de Borremans, de son advenu en tant qu'esprit, Krüger construit son fil narratif en tissant cette histoire individuelle effleurée ici et là, à l'histoire plus collective d'une Afrique contemporaine qui vient lui faire écho à travers le temps. Au cours de ce voyage atemporel, dans l'aujourd'hui de cette Afrique que Borremans traverse, la conséquence de ses actions d'hier viennent prendre un tout autre sens. Cette obsession de nommer, trier, ranger, accumuler les savoirs, en entraîne presque naturellement d'autres : attribuer des noms de familles, des cartes d'identités, délimiter des origines, des territoires. La folie de la guerre en devient l'issue logique : car si nommer, c'est attribuer une identité, c'est exclure, du même coup, tout ce que la désignation n'embrasse pas et laisse hors-champ. Accompagné d'une composition sonore extrêmement précise qui vient approfondir encore leurs dimensions, le film procède de cet écart entre la richesse des images proposées à la contemplation, atemporelles, denses, réfractaires à toute classification et cette voix «  blanche », ses obsessions, ses échecs, ses folies. Alors, dans la matière même du film, s'éprouve le brûlot anticolonialiste : N - The Madness of reason, par l'expérience visuelle et sensorielle qu'il propose, est le contrechamp à cette vision occidentale. À travers la densité infinie des images qui ne se livrent jamais tout à fait, inaliénables à une signification précise, le film de Peter Krüger nous fait aborder les rivages d'un autre monde. 

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