Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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mars 2008
04/03/2008
 

Nicolas Provost

 Déjà récompensé une quarantaine de fois dans les festivals du monde entier, Nicolas Provost vient d’obtenir Le Prix Spécial du jury pour Plot Point à Clermont-Ferrand. On aime à dire qu’il fait du cinéma expérimental : trituration de la matière, effets miroirs, répétitions, chocs visuels, bref… on aime les petites cases, c’est rassurant... Jouant entre 1 et 27 minutes, ce cinéaste hors-normes est capable de marquer et de se démarquer. Ses images restent, s’imprègnent, se diffusent en nous : un couple en attente d’un baiser devant un feu d’artifice, Bambi égaré sur une piste de karting, une madone en noir et blanc avortant dans les bois, un Africain hurlant son désespoir à des passants incrédules. À chaque moment, l’insolite est là, mais aussi et surtout, la poésie. On aime à dire que Nicolas Provost fait du cinéma expérimental ? Il fait du cinéma, restons-en là.
 

L'envie
Je viens d’une petite ville à la frontière linguistique (Renaix), mais mes parents ont toujours regardé la télé française. J’ai vu défiler toute l’histoire du cinéma quand j’étais petit : la Nouvelle Vague, les néoréalistes, les classiques américains. J’allais aussi au cinéma avec mes parents. C’était une petite salle, à côté de l’église. Je me souviens que le projectionniste mettait ses doigts devant l’écran quand il y avait des seins nus, parce qu’il y avait des prêtres dans la salle.

À 16 ans, après avoir vu Blue Velvet de David Lynch,  j’ai su que c’était ça que je devais faire, sinon, j’allais le regretter toute ma vie. Je savais aussi qu’à 18 ans, je n’avais absolument rien à raconter. J’ai donc fait d’abord du graphisme à Saint Luc, puis, je suis entré à l’Académie des Beaux-Arts de Gand, dans une section qui s’appelait à l’époque « monumental » et qui est devenue 3D par la suite. Cette section existait  depuis un an, et je me sentais un peu comme un cobaye. J’ai appris qu’il y avait une place de libre dans une Académie en Norvège, et j’ai décidé de partir pour quelques mois. C’était vraiment la grande aventure parce que je ne connaissais rien à ce pays. J’ai rencontré quelqu’un, et finalement, j’y suis resté 10 ans.

La Norvège
Tout était différent là-bas. J’ai du mal à en parler. J’ai un peu une relation amour-haine avec ce pays. C’était une grande aventure, tout était mystérieux, mais c’était aussi une grande frustration, parce que je ne comprenais pas pourquoi je n’arrivais pas vraiment à m’intégrer. La culture y est tellement différente !

Nicolas Provost
Là-bas, j’ai d’abord tourné Yellow Mellow, un film de 2 minutes. J’étais tombé par hasard sur un costume de lion qui m’avait inspiré. J’ai demandé à un ami danseur de l’enfiler et on a filmé cet homme-lion. Ça a très bien fonctionné : c’était triste et poétique à la fois. Deux ans après, j’ai développé la même idée. J’ai cherché ce qui avait pu arriver à cet homme pour qu’il mette ce costume, et c’est devenu Exoticore (27’).  Pour ce film, j’avais demandé 3.000 €, et j’ai été refusé partout. On s’est débrouillé, j’ai pris l’argent sur mon compte d’épargne et tout le monde a travaillé gratuitement. C’était ma dernière année en Norvège. Exoticore était un peu comme un adieu à ce pays.
On ne vous prend pas au sérieux quand vous êtes jeune. Personne n’est là pour vous aider. Il faut s’accrocher et continuer seul. C’est comme ça pour tout le monde j’imagine, mais c’est très difficile. Quand je vois que les projets que j’ai écrits à 23 ans ont tous été refusés, je trouve ça incroyable. Personne n’a été intéressé, personne n’a vu le potentiel ! Mais moi, je suis fier de voir ce que je pouvais déjà faire à cet âge-là. 
Travailler seul

Il faut être objectif, je crois que si j’étais né plus tôt, je n’aurais pas fait de cinéma. Mon travail n’est possible que grâce au numérique, aux caméras digitales. Je n’ai jamais travaillé avec de la pellicule, sauf pour Need Any Help (7’-1999) que j’ai tourné en 8 mm. 

Les références
Quand on commence à faire du cinéma, on a des références, des sources d’inspiration. Pour moi, c’est surtout Kubrick et Lynch. Maintenant que Kubrick, Bergman et Antonioni sont morts, je crois qu'il n’y aura plus de grand maître comme ça. Il ne reste que Lynch. Pour moi, INLAND EMPIRE est l’annonciation d’une nouvelle époque. Lynch est le seul réalisateur qui questionne encore ce que peut faire le cinéma. Il n'est pas simplement là pour raconter des histoires comme la plupart des réalisateurs. Ce que je veux, c’est quelque chose comme ça, essayer de créer des expériences de cinéma qui soient aussi fortes que les rêves.
La question que je me pose, c’est : que peut-on faire aujourd’hui pour ne pas être noyé dans toute cette masse d’images, pour surprendre encore ? Ce n’est plus comme dans les années 60 ou 70 où tout était encore possible. Je me dis souvent que le cinéma est mort depuis quelques années, qu’il ne peut plus surprendre, mais j’exagère quand même un peu. La preuve, il y a Lynch.

Les films
Au départ, j’avais du mal à parler de mes films. Maintenant, j’ai plus l’habitude, parce qu’ils partent dans les festivals, les gens m’en parlent, je suis interviewé. C’est toujours dans ces moments-là que je me rends compte de ce que je fais ! Il y a deux choses qu’on me dit tout le temps : d’un côté, que je joue avec les codes du cinéma, et de l’autre côté (peut-être le plus important) que je fais de la poésie. À vrai dire, je n’ai pas de plan défini, je pars d’une émotion et puis, je commence à travailler avec la matière, et je vois que j’aboutis à quelque chose de narratif et d’émotionnel.
Je suis attentif à ce que, dans mes films, chaque seconde fonctionne. J’ai très peur d’être emmerdant. Je ne veux pas prendre les gens pour des cons. J’espère toujours les toucher intellectuellement et émotionnellement.

Le cinéma existe depuis 110 ans, on a vu tellement de choses qu’aujourd’hui, on est tous conditionnés par les codes : on comprend tout intuitivement. Moi, je m’amuse à changer les paramètres pour que les gens se rendent compte de ce qu’est le phénomène cinéma. Ça m’intéresse de construire quelque chose de poétique à partir de la mémoire collective du cinéma. 

Déconstruire pour reconstruire
Je pense que dans la tristesse, il y a une énorme beauté et dans la beauté, il y a une grande tristesse. Après avoir fait des films avec des scènes d’autres films (du found footage), comme Papillon d’amour, Bataille, I hate this town ou Gravity, on m’a parlé de ces réalisateurs expérimentaux comme Martin Arnold ou Mathias Muller qui travaillaient aussi avec une matière initiale, qui déconstruisaient le cinéma classique. Je ne les connaissais pas avant de faire mon premier film found footage, Pommes d'amour. Je trouve que c’est incroyable que des réalisateurs comme Arnold aient pu faire ça avant l’époque du numérique. Moi, ce que je cherche avant tout, c’est créer une émotion grâce à cette déconstruction. Je ne veux pas simplement faire une critique du cinéma, des codes ou des clichés. J’aime bien jouer sur les choses qui sont un peu «borderline».

Gravity
Pour Gravity, par exemple,  je voulais un long baiser de cinéma de 5 minutes, mais en changeant les personnages avec un effet stroboscopique. En cherchant les scènes de baisers dans le cinéma classique, j’ai découvert qu’il y avait des éléments autour qui pouvaient montrer les principes « standards » d’une relation. On se donne l’un à l’autre, il y a la passion, le doute, le drame, la séparation et le deuil. Ça parle de cinéma bien sûr, mais ça parle des relations humaines en général. Du coup, le film est devenu plus narratif que mon intention de départ.
Mes films sont exposés dans les galeries d’art. Je veux que mes films fonctionnent aussi bien dans les salles, comme des expériences cinématographiques, que dans les musées où on peut les accrocher au mur, comme une peinture. L’œuvre, c’est le film, un point c’est tout. Il se suffit à lui-même. Ce que j’ai fait, jusqu’à présent, marche très bien en boucle. Comme je joue avec l’attente et le mystère irrésolu, on peut entrer dans le film à n’importe quel moment. Du coup, on me demande souvent si je suis un cinéaste ou un artiste visuel. Je ne me pose pas la question. Je suis un artiste, et je choisis le medium cinéma pour travailler, c’est tout. Quand j’étais petit, avant même de penser au cinéma, je savais que je voulais être un artiste parce que j’avais vu, chez mes cousins, une pochette de Serge Gainsbourg. Ils avaient plein de disques vinyles contre un mur et chaque fois que j’y allais, ils me faisaient écouter ce que je voulais, sauf Gainsbourg. Ils disaient que j’étais trop jeune, que je ne pouvais pas comprendre etc. Cette tête sur la pochette, c’était un mystère. Il avait une aura incroyable et je me disais : “ moi, je veux être comme ça ! Je veux être un artiste ”.

Des salles de cinéma aux salles d’exposition

La musique

Plot Point

La musique est pour moi la moitié du travail, la moitié du film. Elle est un peu un guide émotionnel. Quelquefois, c’est une morceau qui va faire venir des images, comme Massive Attack pour Exoticore, par exemple, ou Moby pour Plot Point. Paradoxalement, j'écoute rarement de la musique, parce que j'ai besoin de beaucoup de silence dans le quotidien. J’admire les gens qui se réveillent le matin et mettent tout de suite de la musique; ce n'est pas mon cas. La musique reste surtout pour moi un matériau de travail.

L’envahisseur
Le long métrage sur lequel je suis en train de travailler, L’envahisseur, se situe entre deux films : Induction et Exoticore. Une des choses que je voulais montrer dans Induction était la façon dont la société occidentale portraiture l’étranger : cette image impérialiste qu'on utilise, le cliché du mauvais black en tant que shaman ou force surnaturelle. Dans Exoticore, il s'agissait de cet homme noir qui se retrouvait dans un environnement étranger, hostile et qui ne comprenais pas pourquoi ça ne marchait pas avec « les autres ».
Je voudrais que L’envahisseur soit réaliste comme Exoticore, mais avec des éléments et des réalités beaucoup plus ouvertes et mystérieuses comme dans Induction. Ce sera l’histoire d’un Africain sans papiers qui arrive en Europe en petite barque pour trouver le paradis. Il a quarante ans, il est naïf et ambitieux, et la confrontation avec la société va le rendre psychotique. Il devient le monstre que nous avons créé avec nos préjugés et nos codes. Mais le plus important, comme dans tout mon travail, restera le lien entre la forme et le sujet. Le jeu du cadre et de la lumière, le choix du décor définissent pour moi toute la poésie et la sensibilité du sujet.
J’imagine que ce film va être diversement interprété. On dira peut-être que c’est politiquement incorrect, mais je ne veux pas faire de politique, ça ne m’intéresse pas du tout. C'est comme pour Plot Point que j'ai tourné à New York l'année passée. Tout le monde a parlé de cette ambiance post 11 septembre, mais moi, en filmant les flics là-bas, je n'y avais même pas pensé ! Ce qui m’intéresse, et qui reste pour moi toujours très mystérieux, ce sont les relations humaines. Ce que les gens se font, les conséquences que ça engendre, je trouve ça vraiment fascinant. Ce que l'homme est capable de faire pour poursuivre son rêve, c'est certainement le sujet qui m'intéresse le plus !

Plus d'infos sur http://www.nicolasprovost.tk/

Sarah Pialeprat et Katia Bayer
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