Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
07/01/2011
 

Nicolas Provost sur le tournage de L'Envahisseur

Nous sommes tous des envahisseurs

Depuis plus de dix ans, Nicolas Provost investit les cimaises des galeries d’art et envahit les festivals du monde entier avec ses vidéos en forme de poèmes visuels et hallucinés. Ses courts métrages, objets bizarres, sensibles, osés, aériens, distordus ou biscornus ont raflé des prix ici, là, et là-bas encore. Le cinéaste, fort de cette expérience et de la reconnaissance publique et critique, a décidé de partir pour la grande aventure du long métrage dans les rues de Bruxelles et de Gand.
Au 19ème jour de tournage de L’Envahisseur, les camions de la production se sont garés rue Antoine Dansaert, dans le centre ville, près du canal. Ce quartier, le sien, Nicolas Provost le connaît comme sa poche, mais ce lundi après midi, il ne s’y promène pas avec sa belle insouciance un peu enfantine car il doit tout mettre en place pour que chacun trouve la sienne : acteurs, figurants, chef op, assistants, régisseur etc. 
A contrario de son habituelle et solitaire trituration des images devant son écran d’ordinateur, le voici dans la rue, jouant les chefs d’orchestre pour une longue partition…. Et le problème principal est bien ce temps qui file à toute allure alors qu’on aurait envie de le retenir un peu plus pour refaire une scène, essayer un autre cadre, attendre que le soleil s’éloigne, jouer encore sur la lumière. Mais le directeur de production, Paul De Ruijter, veille à ce que le programme soit respecté en temps et en heure et pour que les tergiversations ne s’éternisent pas trop. 
La scène mise en boîte aujourd’hui se déroule dans un call shop africain dans lequel le comédien principal Issaka Sawadogo ira passer un coup de fil. Dehors, les figurants poireautent devant la vitrine, dans le froid mordant, tuent le temps en fumant cigarettes sur cigarettes et en se racontant leurs anecdotes de tournages… À l’intérieur, la pièce étriquée du call shop est envahi par l’équipe qui communique sur les directions à prendre, passant allègrement du français au néerlandais et vice versa sans que cela semble poser le moindre problème à quiconque. Très concentré, Nicolas s’efforce de répondre attentivement aux questions des techniciens, avec calme, pendant que David Oeyen, le premier assistant, joue de sa douce autorité pour accélérer un peu les choses. Issaka est dans la cabine téléphonique, il joue et rejoue sa scène : « Trop gentil », « Trop rapide », « trop théâtral »… jusqu’à ce que tonne un tonitruant et libérateur « Coupé ! C’est bon, on la garde. »
L’équipe, pressée, file alors vers les Sablons pour se restaurer et nous accorder quelques minutes d’entretien dans le joli café, Le perroquet. Devant la caméra Nicolas Provost essaie de rassembler ses esprits après une journée mouvementée et Issaka Sawadogo, son acteur principal plein d’énergie, nous montre que nous sommes tous des envahisseurs.

C. : Nicolas, peux-tu résumer un peu le film ? 

Portrait de Nicolas Provost, réalisateur de L'EnvahisseurNicolas Provost : C’est l’histoire d’un des milliers d’Africains qui viennent à la recherche du paradis en Europe. Il se retrouve à Bruxelles, entre les mains de la mafia du trafic d’humains dont il essaie de se détacher pour commencer une vraie vie, à la recherche de satisfactions émotionnelles et économiques. C’est lorsqu’il rencontre une femme dont il tombe amoureux qu’il part à l’aventure. Mais elle comprend très vite qui il est, et cherche à se débarrasser de lui. L’état dans lequel il est dans sa vie le fait alors entrer dans une psychose. Il va à ce moment-là prendre la loi dans ses propres mains parce qu’il sent qu’il n’a plus beaucoup de temps à perdre et qu’il veut terminer dans un geste de grâce.

C. : Et ce titre, l’Envahisseur ?
N. P : Ce n’est pas très politiquement correct je sais, mais je veux surtout parler des préjugés que l’on a dans la société occidentale sur les immigrés. J’essaie surtout d’éviter le portrait sentimental ou de parler de la politique d’immigration. Il y a d’autres projets qui le font beaucoup mieux que moi.

Je ne veux pas faire un film politique, surtout pas, mais raconter l’histoire d’un homme qui se plante parce qu’il a trop de désirs. Ça, c’est le plus important, le reste est un peu en arrière-plan et j’ai juste envie de faire un film qui est inspiré par le cinéma qui m’a donné envie de faire du cinéma [Kubrick, Lynch]. J’ai réfléchi longtemps au sujet et au genre qui pourrait s’adapter à ma propre poésie, parce que je suis avant tout un artiste visuel. Ce que je fais depuis dix ans, c’est questionner le cinéma, les codes, mais pour ce long métrage je voulais une histoire très classique accessible à un large public sinon je trouvais que ça ne servait à rien. C’est tellement dur d’écrire et de réaliser un long métrage que j’ai préféré prendre mon temps et le faire pour le grand public. Ça m’a pris beaucoup de temps d’écrire ce film, plus de cinq ans.

C. Ça a été plus difficile à écrire qu’à tourner ?
N.P. : Aujourd’hui, le scénario est là, il est très structuré comme ça je suis sûr que pendant le tournage, je ne vais pas tomber dans les pièges. Depuis qu’on a commencé à tourner, on est aujourd’hui au 19ème jour, tout s’est déroulé comme prévu. On a choisi des décors, des lieux qui sont aussi des personnages et on part à la recherche de moments magiques. C’est très important d’avoir un découpage très précis mais de laisser les choses vivre. Jusqu’à présent on n’a pas beaucoup de temps, mais on y arrive très bien. Et c’est vrai que le fait de tourner en numérique, avec une super caméra [Alexa] me permet vraiment de pouvoir attendre que la magie arrive. En pellicule, je n’aurais jamais pu faire tout ça.
J’ai choisi de faire un film dans un genre particulier qui est celui du thriller, parce que je pense que c’est un genre qui me permet vraiment de faire des images personnelles. Pour ça, je me suis surtout inspiré des films ad'nti heros où on suit un personnage, son parcours, et où il est confronté à ses démons et la société. J’ai toujours aimé ça, les histoires de outsiders.

Cinergie : Cette histoire t’intéresse parce que c’est aussi un peu ton histoire ?
N.P. : C’est assez difficile de répondre à ça, mais oui sans doute. Le fait d’être artiste, c’est un bonheur et c’est aussi angoissant parce qu’on est toujours en recherche et on sait que c’est jusqu’à la fin de sa vie et qu’on ne va jamais trouver la paix. C’est un peu comme une malédiction. Je sais que je ne vais pas prendre ma retraite. Depuis que je suis enfant, je sais que je veux être artiste et à 65 ans je ne vais pas me dire « je vais lire des livres et c’est tout » ! Donc c’est…., c’est un cadeau et une malédiction.
Réaliser un long métrage, c’est hyper dur, mais ça vaut la peine et ça se passe très bien.

C. C’est exactement ce dont tu avais rêvé ?
N.P. : Non, je crois que c’est un peu mieux.

Rencontre avec Issaka Sawadogo

Cinergie : C’est ta quatrième collaboration avec Nicolas Provost, trois courts métrages, et aujourd’hui ce long métrage. Comment vous êtes-vous rencontrés ?

Portrait d'Issaka Sawadogo acteur dans L'envahisseur de Nicolas ProvostIssaka Sawadogo : C’est une rencontre… je dirais, divine. On s’est retrouvé tous les deux émigrants en Norvège, moi du Burkina Faso, l’extrême sud où il fait chaud et lui de la Belgique. Un jour, je reçois un coup de fil disant qu’on cherchait un comédien pour un court métrage, et on me passe le réalisateur : c’était Nicolas ! Le fait qu’il me parle en Français, déjà ça m’a fait un « boum » au cœur parce que ça faisait déjà un bail que je n’avais pas parlé français en Norvège. Trente minutes plus tard, on était ensemble. Il m’a expliqué son scénario qui n’était pas un véritable scénario, mais plutôt une idée sur les étrangers, sur ceux qui voyagent, qui bougent.
Tout de suite, on a eu une connexion parce que j’ai vu qu’on avait la même vision, qu’on vivait les mêmes problèmes. Le problème qu’il voulait raconter n’était pas un problème de Belge, mais le problème de tous ceux qui arrivent dans un autre pays et essaient d’y faire leur vie. En Norvège, c’était très difficile, très fermé, très mesquin… Il y a un racisme sournois qui ne se crie pas. On te sourit, on fait semblant de t’accepter, mais en réalité on te regarde comme un moins que rien. Tout ce que tu entends du matin au soir c’est l’argent, l’argent, l’argent…, mais l’humain ce n’est pas l’argent ! Ce n’est pas l’argent qui fait la vie ! Nicolas et moi étions un peu dans cette situation et on s’est retrouvé sur cette idée. On a tourné en dix jours le film Exoticore et la manière dont on a travaillé dès ce moment-là, ça continue encore maintenant. Sur ce long métrage, L’Envahisseur, on a un scénario, mais ce n’est pas le plus important. L’histoire, elle est en nous. Je n’ai pas besoin que Nicolas m’explique avec trop de mots, je comprends tout de suite ce qu’il a envie de raconter. Chez nous y a un proverbe qui dit que celui qui connaît l’odeur de la mort est celui qui s’est déjà évanoui.

C. : Et qu’est-ce que ça signifie dans ce cas ?
I. S. : Ça signifie dans ce cas que Nicolas a quitté la Belgique, il a vécu dans un autre pays, il a vu comment c’est d’être un étranger. Moi, j’ai fait la même chose, j’ai vu et compris ce que c’était. On porte déjà cette histoire.

C. L’Envahisseur est un prolongement d’Exoticore ?
I. S. : Le film Exoticore que l’on a fait en 2003 nous a ouvert beaucoup de portes. Moi, j’ai eu six prix d’interprétation dans différents festivals. Nicolas est allé partout avec ce film ! Grâce à ça, il m’a dit qu’il avait l’occasion de développer cette idée dans un long métrage et il a voulu écrire un scénario sur mesure pour moi. On s’est appelé, on a échangé des idées et voilà comment tout a commencé.

C. : Comment ça se passe dans le travail ?
I. S. : On ne parle pas beaucoup lui et moi sur le tournage. Il n’y a besoin de mots pour traduire ce qu’on veut montrer. Parfois, on essaie, je lui propose plusieurs choses et à un moment, il bondit en disant « voilà, c’est exactement ça ! » Nicolas est un artiste visionnaire. Il est exceptionnel. Il est unique. J’ai vu tout ça en lui tout de suite. Et j’ai vu aussi qu’on avait la même force. Je lui ai dit immédiatement « tu peux tout me demander et j’irai à fond parce que je comprends ce que tu veux.» On se dit parfois que c’est étrange, qu’on est comme des jumeaux de parentes différents.

Quand on arrive à avoir une connexion comme ça dans la vie, qui est très rare, il ne faut pas la perdre. Notre relation, c’est peut-être bizarre à dire, mais elle est au-delà du professionnalisme.

C. : Ça fait combien de temps que tu fais ce métier ?
I. S. : Ça fait 23 ans. Je n’ai pas fait d’école de théâtre ou de cinéma, mais ça fait 23 ans que je suis dans cette vie, et jusqu’à aujourd’hui je me dis que je ne fais que commencer et ce challenge que j’ai avec Nicolas, c’est un grand passage et il faut qu’on le réussisse ensemble. C’est un grand passage qu’on doit traverser et inch’Allah on va réussir !

C. : Est ce que tu peux parler un peu de ce personnage ? De ce qui te rapproche de lui ou de ce qui t’en éloigne ?
I. S. : Il n’y a rien qui m’éloigne de ce personnage et ce personnage, ce n’est pas moi, c’est tout le monde. C’est l’histoire d’un immigré, c’est l’histoire d’un étranger, c’est l’histoire de quelqu’un qui cherche sa voie et qui n’arrive pas à la trouver pour la simple raison qu’un système l’en empêche.
Moi, au Burkina Fasso, chez moi, je peux aussi me sentir étranger. On n’a pas besoin d’être dans un autre pays pour être un envahisseur. Même là où on est né, où on a grandi, on peut devenir un envahisseur. Nicolas aussi est un envahisseur. Même chez lui, ici à Bruxelles, il est un envahisseur. Je l’ai vu malade de certaines situations qu’il vit dans la rue. Il a envie de changer des choses… Nous on est là, avec nos vies, et on veut raconter une histoire, c’est tout. On n’essaie pas, avec ce film, d’apporter une solution. Nous soulevons la question et la mettons, avec les moyens que nous avons, en face de tout le monde. Que chacun regarde, accepte la question et cherche la réponse parce que la réponse, elle est dans chaque personne.

Il y a eu une réelle synergie (comme vous !), qui s’est créée autour de ce projet. On est devenue une petite famille. J’ai laissé ma femme et mes enfants à Oslo, mais quand je viens travailler avec cette équipe, j’oublie pendant un moment que je n’ai pas ma famille avec moi.Tous ceux qui ont accepté de travailler ont aussi la force, tous ! Sur ce tournage, il y a un esprit, il y a une âme. Tout le monde apporte son petit grain d’envahisseur.

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