Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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octobre 2006
06/10/2006
Mots-clés : théorie du cinéma,
 

Nos cinéastes sont-ils heureux? Berliner, Lafosse, Lannoo, Malandrin, Renders, Sojcher répondent à Olivier Lecomte

Dans les festivals étrangers, nos cinéastes francophones ont la cote. On vante l’originalité et l’audace de leurs films. Mais le public belge reste frileux devant leur côté inclassable. Et le marché appelle de plus en plus au formatage. Alors, heureux, nos cinéastes ?  

Ils tournent à tout prix. Avec ou sans budget. Avec ou sans vedettes. A la fois sprinters et coureurs de fond, ils savent travailler dans l’urgence ou garder l’élan pendant les longues années nécessaires au montage financier de leurs films. Ils ont un point commun : prôner un cinéma personnel où se bousculent les genres, la réalité et la fiction. Ils s’interrogent aussi sur leur métier, ses joies et ses peines, et sur l’avenir du cinéma, comme en témoigne la publication du Manifeste du cinéaste de Frédéric Sojcher aux éditions du Rocher qui questionne les enjeux actuels de cette profession si particulière et, quoi qu’on en dise, mal connue. Nous avons rassemblé, autour de l’auteur du Manifeste et de Vincent Lannoo, l’actuel président de l’ARRF, les auteurs de plusieurs films belges actuellement en salles ou attendus dans les prochains mois : Alain Berliner, Joachim Lafosse, Guillaume Malandrin, Pierre-Paul Renders. Quels obstacles rencontrent-ils dans leur parcours du combattant ? Comment résistent-ils à la tyrannie du prime time ? Leur passion à concrétiser leurs rêves sera-t-elle contagieuse ?

C. : « La clé de la réussite pour un cinéaste, sa qualité première, c’est son opiniâtreté, son endurance… » affirme Sojcher…
Alain Berliner : Il faut un psychisme en béton armé ! Quand on débute, on ne se rend pas compte que la vie d’un cinéaste est faite autant de vides que de pleins. Au bout du compte, les films qui voient le jour ne représentent que le sommet de l’iceberg. Un cinéaste doit avoir plusieurs casseroles sur le feu et profiter de chaque période de transition pour faire avancer tel ou tel projet.
Frédéric Sojcher : Un cinéaste doit être capable de mettre la bonne énergie au bon moment. On peut avoir un projet qui dort dans un tiroir mais, si une opportunité se présente, on le réveille en fanfare.

C. : Eprouvez-vous parfois de l’angoisse à l’idée que tout peut s’arrêter ?
Alain Berliner : Il y a des périodes où on doute profondément. On n’a pas changé sa manière de faire et, tout d’un coup, on éprouve les pires difficultés pour convaincre les financiers, les acteurs. Est-on devenu mauvais à ce point ? Si on regarde les filmographies des cinéastes, à part pour quelques uns comme Truffaut ou Allen, il y a toujours des trous. Et certains ne s’en relèvent pas.
Pierre-Paul Renders : En France, sur 100 cinéastes qui font un premier long métrage, seulement une trentaine en fera un second et une dizaine un troisième. J’ai terminé mon deuxième long métrage et je bénéficie toujours du soutien de ma productrice. Je croise les doigts. Cela dit, je suis assez dans le moment présent. Je ne pense pas à mon travail en terme de carrière. Je fais toujours un film en me disant : on va voir si ça continue à me plaire.

C. : Comment vivez-vous l’étape du tournage ?

Guillaume Malandrin

Guillaume Malandrin : On se bat pendant cinq ans pour arriver sur un tournage. Donc, c’est forcément le plaisir, malgré les angoisses, les doutes, la pression du temps et les frustrations : on rêve d’un plan magnifique mais c’est impossible parce que le soleil se couche et qu’on doit changer le décor le lendemain demain. Mais parfois, on a du bol. Pour Ca m’est égal si demain n’arrive pas, on peut penser que le plan où le père et le fils marchent sur la crête de la colline alors que le bouillard se lève peu à peu dans la vallée a nécessité de longues heures de patience. En fait, on l’a bouclé en vingt minutes. On avait fait les repérages et le jour j, les conditions météorologiques se sont révélées idéales. Sur un tournage, on attrape beaucoup de choses au vol. Pour Où est la main de l’homme sans tête, le scénario a été réécrit plusieurs fois, mais je ne veux pas que le tournage soit une simple photocopie. Il faut recréer l’aventure du récit sur le plateau.
Joachim Lafosse : Un tournage peut aussi être un cauchemar… agréable. C’est sur le long terme que ça prend son sens, pour l’incroyable aventure collective que cela représente. Rassembler autant d’énergies humaines, tous ces désirs qui s’opposent. En principe, ça ne peut pas marcher. C’est un truc de dingue. Et pourtant les gens sont prêts à recommencer à chaque fois cette utopie. Parce que faire un film ça rend heureux.  
Pierre-Paul Renders : Mon carburant, c’est le pacte de confiance qu’on essaie d’établir sur un tournage. Cela dit, le réalisateur n’aura jamais la même insouciance que l’équipe. C’est « son » film, il en a la responsabilité totale. Le réalisateur est comme un hôte après une soirée réussie : il est content mais exténué parce qu’il a veillé à ce que tout le monde ait à boire et à manger en suffisance.

C. : Cela change-t-il la donne de faire appel à une vedette comme Isabelle Huppert (Nue propriété) ou Cécile De France (Où est la main de l’homme sans tête) ?
Guillaume Malandrin : Pour Où est la main…, j’avais choisi Cécile De France à la fin de l’écriture du scénario. Elle venait de finir L’auberge espagnole. Après, sa carrière a décollé, elle est devenue de plus en plus bankable, tout en restant à fond partante pour mon film. Mais ça n’a pas changé grand-chose pour le financement. Le budget est resté modeste : 1,2 millions. Une vedette ne suffit pas nécessairement pour rendre le film plus attractif aux yeux des financiers. Nous avons reçu le soutien de la RTBF mais on a aussi démarché auprès des télévisions françaises, sans résultat. Elles n’étaient pas intéressées, malgré la présence de Cécile. Quand elle fait des comédies, les chaînes sont partantes mais quand il s’agit d’un drame psychanalytique, ça les laisse de glace.

Joachim Lafosse, réalisateurJoachim Lafosse : Le choix d’Isabelle Huppert pour Nue propriété, je n’avais même pas osé l’exprimer. Au départ, le film a été financé sans elle. J’avais deux films derrière moi et le scénario de Nue propriété a été écrit avant ces films qui, en gros, coûtaient 100000 euros. Ca faisait plus de six ans que j’essayais de monter Nue propriété. On n’avait que l’aide de la Communauté française et de la RTBF, soit 420000 euros. J’ai dit au producteur : on fait avec, on y va. A six semaines du tournage, Huppert entre en jeu et accepte de travailler largement en-dessous de son salaire habituel. En trois semaines, on a plus que doublé le budget. Tout d’un coup, on a eu Canal+, Cinécinéma, Wallimage, plus le tax shelter… C’est dans le rapport à la star, qu’on se rend compte qu’il existe un marché. Tout change. Mais le scénario, lui, n’a pas changé !

C. : Comment parvenez-vous à faire concorder vos choix artistiques avec le budget dont vous disposez ?  
Alain Berliner : Il faut savoir préserver l’essentiel, ne pas compromettre l’intégrité artistique du film. Couper dans les dépenses est possible pour certains types de films, pas pour d’autres. Parfois, le compromis de production ne se voit pas, on trouve une idée brillante qui permet de faire des économies. Le premier devis de J’aurais voulu être un danseur était 50% plus cher que le budget final. J’ai revu mes ambitions à la baisse mais en gardant à l’esprit qu’on ne peut pas descendre en dessous d’un certain budget quand on fait une comédie musicale, avec des chorégraphies, etc. J’ai cherché à trouver un équilibre entre les exigences du genre et l’argent dont je disposais. Je parle d’une famille où les hommes veulent devenir danseurs. On y voit des scènes très quotidiennes d’entraînement mais d’autres où les personnages se rêvent danseurs. Pour ces envolées dans l’imaginaire, le style est nettement plus « hollywoodien », donc plus cher.

C. :Le film fini ressemble à celui que vous aviez en tête ?
Alain Berliner : Il y a cette légende concernant certains réalisateurs comme Hitchcock : leurs tournages se résumeraient à photocopier les scénarios qu’ils ont en tête. Sauf qu’une foule de choses préméditées, une fois montées entre deux scènes, ne fonctionnent pas. J’ai commencé dans le métier comme scénariste, donc le script reste ma base. Je ne m’en écarte pas trop au moment du tournage mais je me couvre beaucoup. Je fais plusieurs échelles de plan, je découpe les scènes, ce qui me permet d’ajouter ou de retirer des choses, bref, de jouer ensuite avec la matière. Aujourd’hui, j’aurais tendance à dire que la vraie écriture du film se situe au montage. Quand j’écris, je suis dans le rêve total : tout est possible. Au moment du tournage, je suis dans l’euphorie. Malgré les pressions, les difficultés relationnelles, le mot « Action ! » met fait vibrer. Voir les acteurs commencer à donner vie aux scènes que j’ai imaginées, c’est magique ! Mais on tourne rarement dans l’ordre chronologique. Et quand après la vision des ruhshes, le moment est venu de remettre tout ça dans l’ordre, de faire un premier bout à bout, on s’aperçoit que la matière obtenue a sa dynamique propre. Il faut découvrir cette dynamique qui s’apparente à une nouvelle écriture.

C. : Faites-vous des projections-tests ?

Alain Berliner, réalisateurAlain Berliner : Je ne fais pas des films uniquement pour exprimer ma « vision ». Elle doit communiquer avec le spectateur. Je me vois toujours comme le spectateur-cinéphile que j’étais. Ce qui me plaît, c’est ce jeu qui s’installe entre moi et l’écran. Cette façon dont je peux me projeter dans des personnages, m’identifier à eux. Quel délice de se prendre, le temps de la projection, pour le Robert Mitchum de La Nuit du chasseur ! Pendant une heure trente, je peux, fantasmatiquement, devenir aussi méchant et sadique que lui. J’ai donc tendance à faire des projections-tests pour voir si mon film suscite ce jeu, ce plaisir. Les réponses me permettent de détecter si de gros problèmes existent pour l’ ensemble du public. Ce qui ne m’empêche pas de mettre des limites : je peux rester sur mes positions, même si cela déplaît. Le problème que j’ai rencontré à Hollywood, pour Passion of Mind, est que le recrutement du public-test avait été fait n’importe comment. Ce public-là ne serait jamais venu voir un tel type de film. Plusieurs séquences montraient le glissement dans la folie de Demi Moore. Le public de la projection-test n’a pas aimé, donc les producteurs ont sabré dans le montage. Ils y ont plus perdu que gagné. A force d’édulcorer le propos ou d’accélerer le rythme pour ratisser large, on perd le public qui serait venu voir le film pour son côté tranchant.

C. : Parlons boutique : l’introduction du tax shelter a-t-elle permis d’accélérer le montage financier des films ?
Alain Berliner : L’intérêt du tax shelter est de se baser uniquement sur des arguments économiques. La question du contenu du film n’intervient pas. On ne subit donc aucune pression. Pour J’aurais voulu…, le tax shelter s’est avéré une aide appréciable, vu le coût relativement élevé du film : 5,5 millions. Comme on a bénéficié du tax shelter belge, anglais et luxembourgeois, cela représente un casse-tête chinois pour mon producteur ! Mais l’effet positif est là, indéniablement.

C. : Quelles pressions subissez-vous de la part des coproducteurs télé ? Est-il vrai, comme l’affirme Le Manifeste, que la télé « ne roule que pour elle-même » ?
Pierre-Paul Renders, réalisateurPierre-Paul Renders : Je suis d’accord et j’ajouterai : en plus, elle roule mal. La télé ne se rend pas compte qu’il y a un vrai potentiel avec le caractère atypique de nos films. Et puis, il y a certains blocages. Je sais que la RTBF avait tiqué devant le titre Une liaison pornographique de Frédéric Fonteyne. Ils voulaient le changer en Une liaison p…
Frédéric Sojcher : La logique télévisuelle n’est pas la même que la logique cinématographique. Parfois les deux logiques peuvent se rencontrer. Mais il existe aussi des films qui sont indiffusables et infinançables par une chaîne généraliste, alors qu’ils peuvent connaître une belle carrière en salles. La télé reste le domaine du consensuel, surtout en prime time. Certains films, par contre, veulent perturber le spectateur, le bousculer, lui faire partager une expérience-limite… De manière plus globale, la télé devrait mieux assurer la défense de notre cinéma. Dans la plupart des pays du monde, des films nationaux passent à une heure de grande écoute sur la première chaîne. Côté francophone, quand on propose aux responsables télé de mettre une fois par mois un film belge en prime time, on vous prend pour un extraterrestre. Il faut aussi faire la distinction entre la critique et le journalisme. Un critique doit rester totalement libre de son jugement. Mais pour les chaînes de télé publiques, il y a un devoir de journalisme. Puisque le cinéma belge existe, il faut le relayer dans des émissions informatives. Les flamands font ça naturellement, y compris dans des émissions de divertissement où, en prime time, des acteurs et des réalisateurs sont invités. Quand leurs films sortent en salles, le public, qui a déjà fait connaissance avec eux, a sa curiosité aiguisée.

Joachim Lafosse : Le danger est alors que les gens ne vont plus voir les films pour eux-mêmes mais pour le côté vaguement people des cinéastes. On pactise alors avec ce qu’on dénonce.
Vincent Lannoo : L’ARRF, en partenariat avec la Fédération des auteurs, négocie constamment avec la RTBF pour augmenter la part allouée à la création. L’enveloppe représente un peu moins de 1% du budget alors que chez France 2 ou France 3, c’est 19%. On voudrait dans un premier temps arriver à 2,5 %, puis à 7%. Ca fait deux ans qu’on se bat là-dessus. Si on n’aboutit pas, on pourra dire qu’on a une télé commerciale d’état… qui doit alors être financée par le privé !
Alain Berliner : Par rapport à l’époque de Ma vie en rose, les négociations avec les chaînes de télé se sont durcies. Dans les années 90, on discutait uniquement, chez Canal + ou TF1, avec les gens chargés de la coproduction ou du préachat. Après, ils faisaient part de leur décision à la programmation. Aujourd’hui, cette dernière a beaucoup plus son mot à dire. Vu la part grandissante prise par les télés dans le financement des films, un réalisateur de cinéma doit penser d’emblée à faire aussi une œuvre de télévision bonne pour le prime time. Pour les comédies, les polars, etc., ça ne pose pas problème. Pour les films singuliers, c’est une autre paire de manches ! Ils ne rentrent pas à priori dans la case choisie par les programmateurs. Aujourd’hui, on a le choix entre faire du film d’auteur pur et dur à très petit budget ou du cinéma grand public avec des stars. Si on tombe entre les deux, ça devient compliqué. D’autant plus que le nombre de films proposés aux chaînes est en constante augmentation. Elles peuvent faire leur marché tranquillement parmi la manne de projets qui leur sont soumis. Elles ont le choix et elles vous le disent très clairement. J’en ai eu la preuve avec J’aurais voulu être un danseur qui est à la fois un drame et une comédie musicale. En France, il y a eu des réticences du côté des programmateurs télé. Le film semblait hors-cadre, hors-case. Je pensais que le mélange apportait une richesse et cela s’est révélé être plutôt un handicap.

C. : Vous avez eu une expérience plus heureuse sur La maison du canal, directement produit pour la télé…

Alain Berliner : Absolument. Et j’ai eu une vraie discussion sur le contenu. Je rêvais d’adapter le livre, donc, quand on me l’a proposé, ça tombait pile. Mais je leur ai dit : « Vous avez choisi un livre extrêmement noir pour célébrer le centenaire de la naissance de Simenon, qui plus est pour une diffusion sur une chaîne de service publique à 20h45. Appelons un chat un chat : si vous me demandez de faire un happy end et d’occulter la mort d’Edmée, je ne marche pas.» Ils m’ont répondu : « On a choisi ce roman pour sa noirceur, on vous laisse… carte blanche ». Je rêve parfois de retrouver une telle liberté artistique dans le cinéma actuel. Cela dit, La maison…, c’est l’exception qui confirme la règle du formatage télévisuel.

Vincent Lannoo, réalisateur

C. : Le « no budget film », qui s’est généralisé ces dernières années (Folie Privée, Ordinary Man, Parabola…), est-il une réponse viable face aux carences du système traditionnel de production ?
Vincent Lannoo : J’ai lancé la « vague » du no budget film avec Strass. Je ne défend pas ce genre de cinéma précaire mais, à certains moments, on ne peut plus rester inactif, il faut « filmer à tout prix ». Des copains cinéastes parlaient de faire des films sans argent. Je me suis : OK, j’y vais ! Mais on ne savait pas si on parviendrait au bout du tunnel, si le film allait réellement prendre forme. Par contre, pour Ordinary Man, c’était beaucoup plus prémédité. Je me suis lancé avec une vraie conception de ce que pouvait représenter un tournage sans argent. Disons-le tout net : je me suis planté dans mes attentes. Il y avait moins l’envie d’apprendre, plus l’envie de faire un coup.

C. : La reconnaissance festivalière est-elle devenue indispensable pour un cinéaste belge ?

Fréderic Sojcher, réalisateurFrédéric Sojcher : La plupart des cinéastes belges ont été découverts ou ont pu rebondir grâce aux festivals étrangers. C’est hallucinant de voir le nombre de réalisateurs de la communauté française sélectionnés dans des festivals renommés : Montréal, Angers, Venise, Cannes…. Cette situation est assez unique au monde, vu l’exiguïté de notre pays et le petit nombre de films tournés annuellement. Le risque est qu’on attende systématiquement d’un nouveau film d’être retenu dans un festival, ce qui est impossible. Mais l’intérêt des festivals l’emportent largement sur le côté pervers de cet effet-vitrine. Notre cinéma a besoin de ce lieu de contre-pouvoir 

C. :  La critique indépendante en est un autre – où ne règne pas la loi du marché.
Joachim Lafosse : Un festival permet aussi à un auteur de garder le contrôle de son film. Pour Nue propriété, le fait d’avoir une star comme Isabelle Huppert au générique, fait qu’une multitude de gens veulent protéger leur investisement et donner leur avis. J’ai vécu un conflit sur le montage mais j’ai présenté « ma » version du film aux selectionneurs de Venise et leur soutien m’a donné du poids. Après, je n’ai plus eu d’ennui.
Alain Berliner : On constate quand même aujourd’hui, dans les festivals prestigieux, une radicalisation de la sélection vers un cinéma d’auteur pur et dur. Le réalisateur se retrouve alors face à un paradoxe : on lui demande de faire des entrées en salles, par rapport à la visibilité en télé, au tax shelter, à Wallimage qui veut du retour sur recettes, etc. Ce qui est parfaitement normal. Mais on veut aussi que le film gagne la Palme d’or, l’oscar du meilleur film étranger… Or cette manière de gagner sur les deux tableaux, ne convient qu’à un certain type de films.

C. : Que représente aujourd’hui, en Belgique, le marché du dvd ?
Alain Berliner : Contrairement aux Etats-Unis, le secteur du dvd en Europe n’a pas encore supplanté le mode de financement traditionnel. Chez nous, la sortie en salles représente toujours trois quarts des recettes. Et comme les distributeurs deviennent plus frileux, tout retombe sur les épaules des télévisions… qui gardent toujours un oeil sur l’audimat. Aux USA, le secteur du dvd, extrêmement puissant, ne perd pas son temps à s’occuper de l’audience en télé.

Vincent Lannoo : Les choses évoluent, même en Belgique. Mon distributeur, sur Ordinary Man, a fait un excellent travail pour la sortie dvd du film qui fait un carton en location vidéo. Calvaire de Fabrice du Welz connaît également une très belle carrière en dvd.                 

C. :  Après l’embellie des années 90, le public francophone semble à nouveau bouder les films belges. Comment renouer le contact ?
Pierre-Paul Renders : Il faut faire un vrai travail d’éducation sur le long terme, recréer un public et un circuit de distribution positionné fortement vers le cinéma d’auteur. Pour ma génération, l’initiation au cinéma commençait très tôt, avec le ciné-club du collège. Cela formait le goût. Il existe aujourd’hui des initiatives, par exemple le Prix des lycéens organisé par la Communauté française où on demande aux étudiants d’écrire la critique d’un film. Il faudrait multiplier ce genre de démarche. J’ai été dans une école où les élèves ont découvert cinq films belges récents et ils étaient agréablement surpris. Ce qui vaut pour le cinéma belge, vaut pour l’ensemble des cinémas « différents ».
Joachim Lafosse : Avec le public, c’est un peu comme dans une histoire d’amour : ce n’est jamais acquis. Il faut continuellement l’appeler à plus de curiosité, dire et redire que le rapport au film ne doit pas se limiter à une espèce de pulsion comparable à l’achat d’un paquet de pop-corn. Derrière un film, il y a un désir, du sens qui se crée. En plus, le cinéma, c’est un truc incroyable. Tout le monde paie le même prix pour son ticket. Quand on va au Comme chez soi plutôt qu’au McDo, on voit la différence d’addition. Au cinéma, pour 7 euros, on peut avoir le Comme chez soi. Alors, essayez-le au moins une fois. Au début, ça aura peut-être un drôle de goût… mais qui peut devenir très agréable. Et votre désir va se réveiller ! J’ajouterai que la qualité d’un cinéaste ne découle pas du hasard mais résulte d’un travail de longue haleine. Les frères Dardenne ont été suivi dès leurs débuts par la Communauté française. On leur a permis de s’installer dans la durée. Ils ont fait un premier film qui n’a pas marché, puis un second et enfin La Promesse. Promouvoir la qualité, c’est aussi reconnaître le droit à l’erreur, le droit d’aborder des choses complexes et de ne pas y arriver du premier coup. Avant son premier succès, Jaco Van Dormael a essayé différentes formes de récit dans ses courts métrages. Pour progresser, un peintre doit peindre. Un cinéaste, il faut qu’il tourne.       Frédéric Sojcher : Le fond du débat, c’est de savoir si on se trouve dans une logique culturelle ou économique. La force du cinéma belge francophone, c’est de défendre un cinéma d’auteurs. Certains, comme Jaco Van Dormael, ont obtenu un large succès populaire. D’autres ont fait des films qui n’ont pas rencontré le public mais qui ont été reconnus par les festivals ou par la critique. La marque de fabrique de notre cinéma, c’est d’être porté par des singularités. Aucun film ne rentre dans un moule : c’est notre force, sur le plan artistique, et notre faiblesse, d’un point de vue économique. Le risque serait de vouloir aller vers une industrialisation du cinéma, vers une logique de marché. Cette logique serait d’autant plus absurde, qu’elle est vouée à l’échec : le marché belge est trop exigu. Et si on vise au-delà, on entre dans le système des coproductions, avec des acteurs et financiers étrangers, au risque de perdre son identité. On a aujourd’hui en Belgique un équilibre entre l’aide primordiale de la Communauté française et des aides dont la logique est strictement économique, comme le tax shelter ou les fonds régionaux de type Wallimage. Il faut maintenir, mieux, consolider cet équilibre. Si on supprimait demain l’aide de la Communauté et de la RTBF, on irait droit à la catastrophe.

C. : Que répondriez-vous à ceux qui prétendent que le cinéma est un luxe qui coûte cher ?
Frédéric Sojcher : Qu’ils ont tout faux ! Ce n’est pas un luxe pour un pays d’avoir son cinéma. Parce que l’homme, de tous temps, a éprouvé le besoin de raconter des histoires. Parce qu’un pays vit par son imaginaire. Et le cinéma est l’ambassadeur privilégié de cet imaginaire car c’est un art populaire. Il est dramatique de voir que certains pays n’ont pas de cinématographie. Une communauté qui ne se projette pas dans ses fictions est vouée à disparaître. Il faut dépasser le débat corporatiste, le petit monde du strass et des paillettes. L’enjeu est beaucoup plus fondamental.


GENERIQUE

Alain Berliner
Il a réalisé coup sur coup Ma vie en rose, Le Mur et un film américain avec Demi Moore : Passion of Mind. Pour Mr Vertigo d’après Paul Auster, resté à l’état de projet, il a vécu un bras de fer avec Miramax et les frères Weinstein digne du livre Sexe, Mensonges et Hollywood de Peter Biskind. Il vient de terminer un drame familial et musical, J’aurais voulu être un danseur, avec Vincent Elbaz et Jean-Pierre Cassel (sortie prévue : début 2007).

Joachim Lafosse
A son palmarès, deux no budget films : Folie Privée et Ça rend heureux , sur la folle équipée d’un tournage « à la Belge ». Le film a été sélectionné à Locarno. Quant à Nue propriété, avec Isabelle Huppert, il s’est retrouvé en compétition à la Mostra de Venise (sortie début 2007). Il défend un cinéma « qui change la vie ». Normal, le cinéma a changé la sienne.   

Vincent Lannoo
Avec Strass, portrait décapant d’un professeur despotique et libidineux, il lance la vague du no budget film. Rebelote pour Ordinary Man. La scène où un « bon père de famille », devenu kidnappeur, fait subir à sa victime l’ablation des cordes vocales a fait s’évanouir plus d’une spectatrice. Adepte d’un cinéma brut de décoffrage, Lannoo est, par ailleurs, président de l’Association des réalisateurs et réalisatrices de films (ARRF).

Guillaume Malandrin
Tourné en dv avec quelques complices, dont l’acteur Jacky Lambert, Ca m’est égal si demain n’arrive pas est sorti en août. Français d’origine mais Belge d’adoption, Malandrin démarre prochainement Où est la main de l’homme sans tête avec Cécile De France, partante pour le film depuis cinq ans, et… Jacky Lambert. La fidélité, ça existe aussi dans les milieux du cinéma.

Pierre-Paul Renders
Il a signé le meilleur sketche du film collectif Les 7 péchés capitaux, celui consacré à La Tendresse. Tendresse et humour : deux mots-clés pour comprendre le regard que porte Renders, dans Thomas est amoureux, sur un agoraphobe vivant sans contact avec le monde extérieur sinon par l’intermédiaire de son ordinateur. Dans Comme tout le monde (sortie le 11/10), il se paie la tête des instituts de sondage. Et invite à la fête Thierry Lhermitte, Chantal Lauby et Gilbert Melki.  

Frédéric Sojcher
Un homme-orchestre : responsable du Master en réalisation et scénario à l’université de Paris I-Panthéon-Sorbonne, auteur de "La kermesse héroïque du cinéma belge", de "Luc Besson, un Don Quichotte face à Hollywood", dramaturge ("Mention très bien")… Il a reçu en 2006 le Prix de la critique de la Communauté française. Réalisateur du long métrage Regarde-moi et du documentaire Cinéastes à tout prix, il prépare actuellement un thriller sur le cinéma européen.

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