Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
 

Offscreen 2015: les courts belges

Paradis des amateurs de cinéma anticonformiste, royaume du bizarre et de la série Z, le festival Offscreen propose chaque année son quota de films qui sortent des sentiers battus. Il s’est constitué, année après année, un public fidèle de plus en plus important.

Du 4 au 22 mars, ils étaient près de 8.000 à se déplacer. Outre Tobe Hooper invité vedette, qui présentait à Bozar la version restaurée de son Massacre à la tronçonneuse, le festival proposait entre autres une savoureuse rétrospective consacrée à la Cannon film, une soirée d’hommage à JJ. Rousseau, le cinéaste de l’absurde tragiquement disparu l’année dernière dans une fin digne de ses films, une autre soirée au profit du cinéma ABC, et quelques pellicules inédites de grande qualité. Les amateurs de cinéma belge, eux, se retrouvent à la soirée de courts métrages ‘Short screens’. 

Au programme de ce joli moment de cinéma différent, 5 films courts de chez nous, ainsi qu’un extra venu des Pays-Bas et un autre de Grande-Bretagne. En tête d’affiche, côté Belgique francophone, on notait sans surprise Les pécheresses, la parabole féministe un peu « appuyée » (mais superbement réalisée) de Gerlando Infuso : sans doute un des courts métrages belges les plus remarqués l’année dernière et au début de cette année. Dans ce numéro, Cinergie consacre à son réalisateur un entretien filmé, réalisé par notre confrère David Hainaut qui vous donnera l’occasion d’en apprendre davantage sur le film et son auteur. Egalement à l’affiche, le prix Cinergie 2015, Deep Space de Bruno Tondeur. Vous trouverez dans notre livraison du mois dernier une critique du filmEnfin, Le Labyrinthe du Liégeois Mathieu Labaye complétait cette sélection. Sur le thème de l’enfermement, la cheville ouvrière de Caméra etc. propose un film aux frontières de l’expérimental, sombre et obsessif explorant l’univers mental d’un détenu que le confinement et l’isolement conduisent petit à petit à la folie. "Mathieu Labaye pose la question de l'identité et de l'existence de l'homme quand il est réduit au néant", écrivait notre consœur de Cinergie, Nastasja Caneve à propos du film. "Le spectateur ne sort pas indemne du Labyrinthe de Mathieu Labaye. Encore faut-il pouvoir en sortir..." Dont acte !
VeWien for Life d’Alidor Dolfingnus de Flandre, deux films constituent d’excellentes surprises. Wien for Life d’Alidor Dolfing (un pseudo) (qui vient de recevoir le Prix BeTV à la compétition nationale du BIFFF) est en réalité la première collaboration de deux jeunes cinéastes, Mark Bouwmeester et Nyk Dekeyser. Enracinée jusqu’aux genoux dans la glèbe grasse du Payottenland, cette sombre comédie policière aux allures de tragédie shakespearienne (une expression pour dire que tout le monde est mort à la fin) met en scène avec un humour noir de noir, un inénarrable quatuor composé de Wim Willaert, Jan Hammenecker, Thomas Ryckewaert et Mieke Dobels. Pierre (Willaert) tient un bar station-service isolé dans un coin grisâtre du plat pays et suppute, avec son pote Jean (Ryckewaert), leurs chances de tirer un ticket gagnant de Win For Life. C’est qu’ils rêvent d’aller finir leur existence sur l’île paradisiaque de Surabaya en compagnie d’accortes demoiselles au corsage avantageux. Mais lorsque le billet gagnant arrive enfin, il est tiré par un client de passage qui repart aussitôt. Insupportable frustration pour Jean, qui se lance à sa poursuite, bien décidé à l’estourbir pour le fameux ticket. Pierre reste avec sa copine Angie, laquelle le pousse à trahir son pote pour s’embarquer avec elle… soit disant car elle, elle, se verrait plutôt partir avec Mike (Hammenecker), gendarme motorisé avec qui elle cocufie allègrement le « brave » Pierre. S’ensuit un inextricable imbroglio, qui va bien sûr tourner au plus mal qu’il est possible dans un déchaînement de sauvage bêtise et d’égoïsme bas de plafond. Une histoire tout à fait digne du Fargo des frères Coen, auxquels on ne cesse de penser tout au long des 25 minutes que dure cette rocambolesque comédie policière au rythme soutenu.

In de naam van de Kater de Thijs De Block

In de naam van de Kater de Thijs De Block est, quant à lui, un étrange film d'atmosphère sur les pérégrinations d'Abraham, un accordéoniste affligé d'une phénoménale gueule de bois, errant et à la recherche du café où il doit accomplir sa prochaine prestation. Chemin faisant, il rencontre un mouton qui s’attache à ses pas pour une raison connue de lui seul, un prêtre en pleine crise de foi, une patronne de café mélancolique et un bûcheron végétarien, personnages dont il va perturber les vies en les poussant, chacun à leur manière, à la transgression. Avec son aube blanche, sa barbe broussailleuse, ses Ray-Ban et son massif bâton de marche à la Gandalf, Abraham est-il un sorcier ? Un prophète ? Un prédicateur ? Un messie ? Plutôt un ange déchu dirions-nous, bien que lui-même prétend mordicus être juste un musicien. Et pendant qu'il zone de coin en coin de cette lande perdue, de gros nuages noirs s'amassent à l'horizon, conférant à cette histoire surréaliste un parfum de préapocalypse.

Vous l'aurez compris, ce n'est pas l'histoire qui importe dans In de naam van de Kater, mais l'ambiance de mystère que Thijs De Block réussit à instiller petit à petit au départ d'éléments somme toute très ordinaires (une campagne désolée, un homme sur une route, des rencontres…). Par un subtil décalage avec la réalité qu'il va savamment accentuer au fil du film, cet étudiant en dernière année au RITS crée un sentiment d'étrange, puis de malaise diffus, sans que jamais rien ne vienne en climax justifier cette sensation. Certains commentateurs en ont conclu à l’incapacité de Thijs De Block de finir ce qu'il avait brillamment installé. Pourtant, ce qui peut apparaitre comme une faiblesse est en réalité une des forces du film. La fausse mystification sur laquelle il est bâti ne peut fonctionner qu'avec la complicité du spectateur. Le réalisateur en est conscient, et pousse sans cesse son public au jeu entre le réel et les apparences, ce qui donne à l'œuvre toute sa saveur. Et si, finalement, il n'y avait dans cette histoire préapocalyptique que des personnages et des situations banales et que ce soit nous qui, dans notre tête, nous faisions tout un cinéma ? L'humour des situations et le rythme saccadé du montage montrent aussi que le film ne se prend pas au sérieux. Les comédiens s'amusent évidemment de cette ambigüité. Et une fois passée la première surprise, le spectateur aussi. D’ailleurs, la proposition de suivre un mec au look d'anachorète barbu au milieu de nulle part, lunettes fumées au pif et se roulant des clopes dans les pages de la bible est de celles qui ne se refusent pas. Qu'on soit fan de l'Offscreen festival, ou non.

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