Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/10/2002
 

Olivier Gourmet

Hôtel Métropole. Entre deux tournages, celui de Michaël Hanneke en Autriche et le nouveau film que tourne Dominique Cabrera en Wallonie, Olivier Gourmet, Prix d'interprétation à Cannes pour son rôle, mieux pour l'incarnation de l'enseignant en menuiserie qu'il effectue dans Le Fils des frères Dardenne, sacrifie au rituel des entretiens avec la presse pour la sortie d'un film qui fait la clôture du Festival de Namur.
Lorsque nous lui demandons de se prêter à des prises de vues que l'on pourrait effectuer au seuil de l'Hôtel, afin de conserver cette lumière naturelle du jour que votre serviteur affectionne par-dessus tout, Olivier lève les bras au ciel comme un condamné à mort s'adressant au ciel pour différer la sentence.
Non qu'il refuse d'être pris en photo mais son sens de la prise juste lui interdit de se laisser distraire par le regard des badauds dans un endroit public. Olivier Gourmet c'est l'anti-star. Il a raison. Nous choisissons donc l'aventure de la lumière tungstène. Cela donne une dominante rouge à la couleur tel un film de Hou Hsien-Hsiao (Les fleurs de Shangaï).

Le premier film que j'ai vu au cinéma était Bambi de Walt Disney, nous confie-t-il. C'était la première fois que j'allais au cinéma. J'étais ému car c'était une grande salle, une vieille salle comme on n'en voit plus actuellement. Le Palace à Rochefort. On était plongé dans le noir et il fallait se taire. Je m'en souviens bien, j'ai même pleuré parce que c'est triste.
Le cinéma et le théâtre ont été pour moi un moyen de communication, un moyen de m'intégrer socialement dans quelque chose qui me plaisait. Car l'école ne m'intéressait pas vraiment, je m'y amusais mais je ne faisais que ça. Je pouvais être respecté dans le théâtre tout en m'amusant. Je créais quelque chose. C'est ce qui m'intéressait au départ, le fait que ce soit un jeu, un plaisir d'enfant.
J'ai vu peu de choses au cinéma et au théâtre pendant mon adolescence. Ma famille n'allait pas au théâtre, ni au cinéma.
Je faisais du théâtre à l'école, c'est là que j'y ai pris goût. C'est à treize ans que je me suis dit c'est ça que je veux faire. Avec un petit doute. Je voulais être comédien, mais la raison me poussait à faire le journalisme. Je voulais être journaliste sportif. J'ai longuement hésité entre les deux. Si j'ai choisi le théâtre finalement, c'est pour une raison pratique : j'habitais à Liège et le journalisme à l'époque s'enseignait à Tournai. Il y avait un conservatoire à Liège. J'étais déjà avec mon épouse à l'école et je ne voulais pas étudier si loin de chez moi. Si je n'avais pas été avec elle, j'aurais sans doute été journaliste aujourd'hui.
La première année, je n'ai pas fait du théâtre. Mon père n'approuvait pas et ne voulait pas participer aux frais. Je n'ai pas eu le courage de m'assumer donc j'ai fait une première année à l'université qui ne m'a pas plue. Alors mon père a finalement accepté.
Donc, ajoute-t-il, avec un sourire coquin, si je suis resté à Liège, c'est par amour pour ma femme. Si je n'avais pas été avec elle, à ce moment-là, je serais peut-être à l'heure actuelle journaliste ! J'ai eu mon premier prix d'Art dramatique, très vite, après deux ans. Et je suis parti. Logiquement, il me manquait des cours parallèles, qui se font obligatoirement en trois ans car ce sont des cours théoriques complémentaires. J'aurais du encore rester un an pour avoir le papier. Mais je suis parti six mois à Paris, chez Patrice Chéreau, à Nanterre. Comme j'étais en attente du service militaire, j'ai aidé mon père à la ferme, et puis j'ai commencé le journalisme, dont les cours de déroulaient à Mons, désormais. J'y suis resté un mois et puis j'ai arrêté. Je me sentais trop vieux. J'avais 23 ans, mais j'étais entouré de jeunes de 18 ans et je ne m'y sentais pas bien. Je n'ai pas continué.
J'ai eu l'opportunité de démarrer ma carrière de comédien dans un tout petit rôle au théâtre du Parc à Bruxelles, grâce à un metteur en scène que j'avais eu comme professeur au conservatoire de Liège. Après cela, ça a suivi et ça n'a jamais arrêté.
Le cinéma, ça a commencé avec Jean-Pierre, que j'ai rencontré sur les bancs du conservatoire comme jury extérieur (on invite des professionnels à se joindre au jury intérieur à l'école). On a sympathisé assez vite. Il m'a proposé de faire des essais, à l'époque il préparait La Promesse. C'était un an et demi avant le tournage. Vous me dites que le personnage est peu sympathique, attaché à son fils et exploitant la main d'oeuvre immigrée. Même si c'est le cinéma des Dardenne, ça reste de la fiction.
Jouer une « sombre ordure » ne m'a pas dérangé. A partir du moment où on ne tombait pas dans la caricature. Au contraire c'est plus amusant de jouer une ordure qu'un type sympa. Au moins on se défoule, on peut sortir des choses qu'on doit quotidiennement réprimer dans sa propre vie ! Ca n'a pas de conséquences, on ne se fait pas arrêter. C'est une sorte de thérapie personnelle (rires).Dans Le Fils, je suis un peu comme le personnage. Les Dardenne ont créé Olivier à partir de ce qu'ils connaissaient de moi. Ils sont partis de ce qu'ils avaient pu observer de moi, de mon corps. C'est vrai que je suis quelqu'un d'assez opaque. J'ai lu le scénario six ou sept mois avant le début du tournage. Je n'ai pas joué entre temps et j'ai vécu tous les jours avec le personnage. Je me levais en y pensant. Je le confrontais à ce que je ferais moi chaque jour. Je fais ça avec tous les personnages : qu'est-ce que je ferais si je vivais telle situation ? J'essaye d'approcher l'âme, l'intensité d'un personnage, de vivre tous les jours avec lui. Par ce processus, des changements se font, ça apparaît dans le regard, sur le visage. Le confronter tous les jours transforme l'âme, le corps et ça se transmet à l'écran. C'est inconscient, pas vraiment maîtrisé. L'expérience de vie des gens se lit sur leur visage.
Je suis un peu menuisier. C'est pour ça que les frères Dardenne m'ont proposé ce métier. Horloger, par exemple, ne m'aurait pas convenu ! Ça m'énerve ».
Ce qu'il précise, par la suite, c'est qu'il a travaillé le bois, tous les jours, trois mois avant le tournage du Fils, au point d'en être malade. Il ne porte donc pas une ceinture par souci de réalisme mais parce que cela le soulageait.
Lorsque nous lui demandons d'expliciter son message adressé aux comédiens belges sur le podium de Cannes il nous précise : « Je dirais aux comédiens belges de continuer à s'obstiner, de se faire confiance. J'ai travaillé avec de grands comédiens. Ils me semblent capables de faire les mêmes performances. Ils doivent se faire confiance. Il faut y croire. Je crois aussi que de voir de plus en plus de comédiens belges recevoir des récompenses, va leur donner davantage confiance et qu'on va leur donner de plus grands rôles, où l'on puisse reconnaître leur travail et leurs capacités. Je pense qu'en Belgique on ne met pas assez en valeur les comédiens.
« Il y a dès maintenant des organismes qui se créent comme Wallimages qui impose des comédiens belges et c'est tout autre chose. Je viens de tourner dans un film de Dominique Cabrera avec plein de comédiens belges parce que Wallimages a un certain poids financier et qu'il y a un producteur belge. Les producteurs belges eux-mêmes commencent à prendre davantage de comédiens belges. A leur faire confiance. Avant ils avaient des doutes d'autant que les médias n'en parlaient pas, qu'ils étaient inconnus du public donc ils allaient chercher des comédiens ailleurs. Maintenant qu'on en parle, qu'il y a un peu d'effervescence autour de nous, qu'on est bien vu à l'étranger ils se rendent compte des richesses du vivier belge. »

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