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Juin 2011
10/06/2011
 

Où va la nuit ? de Martin Provost



Dans la campagne belge, une ferme isolée. Du travail, du plat pays, des ciels bas et lourds. Une femme décide de tuer l’homme dont elle partage la vie depuis 32 ans. Elle le décide pour de multiples raisons, notamment parce que ce couple gît dans un silence de glace sous la coupe de l’autorité de l’homme sans faille, parce qu’elle n’arrive pas à le quitter, parce qu’il a lui-même tuer accidentellement une jeune fille, d’un coup de voiture éméchée, qu’il s’en lave les mains. Notamment parce qu’il la bat... Un crime commis par une femme au bout – ou plutôt sous – le rouleau. Film réaliste, portrait de femme, Où va la nuit ? n’est en rien un film policier dont l’enjeu narratif reposerait sur un suspens quelconque, pas même celui de savoir si Rose s’en sortira. On l’a senti dès les premiers plans, l’inéluctable est en marche.

Il y a des maladresses dans Où va la nuit ?, des maladresses de scénarios par-ci par-là. Le film, parfois, pousse un peu la caricature, par faute de temps et à vouloir trop enceindre – un journaliste arriviste, incarné malgré tout plutôt finement par Laurent Capelluto, un jeune fils homosexuel un brin trop hystérique… Mais il n’en reste pas moins très bien ficelé, croquant finement des relations complexes d’un coup de répliques ou installant ses enjeux dramatiques en quelques très belles séquences qui ne manquent pas d’humour - la tentative de départ de Rose par exemple, qui fait sa valise, s’habille, descend, remonte et défait sa valise, d’un seul mouvement. À travers quelques personnages secondaires émouvants – ce flic silencieusement complice interprété par Jan Hammenecker ou la belle amie un brin déjantée que joue royalement Edith Scob -, se met en place comme une jolie chaîne de solidarité qui semble ouvrir des éclaircies dans l’inéluctable réalisme du film. L’enjeu d’Où va la nuit ? est plutôt à chercher ici, du côté de la possibilité même d’une échappée. Ailleurs humblement rêvé, à portée de film, d’histoire, de cinéma, et pourtant mis en échec. Comme dans les précédents films de Martin Provost, Où va la nuit ? est un film doucement réjouissant, où le réalisme ne se teinte pas de merveilleux, mais s’éclaire tristement de quelques notes d’humour et d’échappées impossibles. Et cela tient sans doute à ces alternances de séquences silencieuses, presque paisibles avec des coups d’accélérateurs narratifs, cela tient sans aucun doute à ces personnages principaux, toujours humbles et toujours en quête, que l’on suit de très près, attentifs à leur battement de paupières. Cela tient surtout à ces petites notes d’humour discrètes, souvent tendres, et ces brèches dans ce réel difficile, aperçues lumineuses d’un possible ailleurs. Et l’on se sera pris à rêver que Rose s’en sortirait, notamment dans l’improbable épopée version Thelma et Louise à la fin du film. Et le rêve lui-même nous interroge, car le chemin de cette femme est celle d’une meurtrière que l’on voudrait voir échapper à cette justice des hommes.
Et puis, enfin, il y a Yolande Moreau. Son visage est comme la mer du Nord. Un nuage, un rayon de soleil, un bruissement de vent lui donne une tout autre lumière. Tout s’y reflète avant de s’y noyer et de s’y perdre. Imperceptiblement, un rien l’illumine, un rien l’assombrit. Derrière le beau portrait d’une femme bouleversante qui tente d’échapper à un inéluctable pour basculer dans un autre, Où va la nuit ? est une déclaration d’amour d’un réalisateur à une actrice superbe.

Anne Feuillère
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