Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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Mai 2014
 

Pas son genre de Lucas Belvaux

Comment être Kantien sans le savoir

Patatras ! Quitter la Sorbonne lorsqu'on y donne cours de philosophie pour enseigner à Arras pendant une année ne plaît pas beaucoup à Clément. Il passe de son cul dans le beurre à celui sur une chaise provinciale. Pas tant pour l'enseignement, un métier qu'il affectionne, mais pour Paris, ville lumière où les jolies filles vivent tambour battant. Bien sûr, il y a des punitions bien pires que de vivre dans la ville de Robespierre et transmettre aux futures générations cette curiosité cristalline de la connaissance du monde via la philo. Clément explique – sans être pédant – Emmanuel Kant et sa critique de la raison pure et pratique.

Dans un salon de coiffure d’Arras donc, il rencontre, drague, et séduit sa coiffeuse, Jennifer, une jolie fille pleine de charme, intelligente et passionnée. L'amour parfait ou pas son genre ? Les deux amants sont tous deux généreux, Clément dans la transmission de la connaissance, et Jennifer dans l'affect pour l'autre. 


Trois séquences qui éclairent le film de Lucas Belvaux

1. Le temps

Emilie Dequenne dans Pas son genre de Lucas BelvauxDans sa classe, Clément voit un élève, partisan de l'éphémère, regarder sa Rolex de manière à ce que tout le monde comprenne bien que ce prof est chiant. Le prof est en train d’articuler ses propos autour de la pensée d'Emmanuel Kant, autre mec qui se situe en dehors du monde actuel. Clément ne se laisse pas déconcerter. Il saisit l'occasion pour signaler que l’étudiant qui consulte sa montre vit dans la durée du temps. Celui du bref instant qu'il vit et celui qu'il lui reste à vivre jusqu'à sa mort qui est inévitable. Cela lui permet de penser à lui-même, mais aussi à la place qu'il occupe dans sa communauté (la coexistence de son présent et de son passé). Du coup, il devient en accord avec lui-même contre les dogmes – par exemple la mode de l'éphémère – qui veulent l'asservir. Il est dans la clarté de la raison (ce qui est la maxime des Lumières). Clément est un excellent pédagogue, passionné par son métier, et c'est peut-être bien cet amour de leur métier respectif qui rapproche Jennifer et Clément.

2. La beauté

Emilie Dequenne dans Pas son genre de Lucas BelvauxJennifer aime façonner le visage de ses clientes en leur offrant une beauté qu'elles ignorent elles-mêmes et qu'elles découvrent après leur séance de coiffure. Clément, que Jennifer va appeler « chaton », a donc raison de lui dire qu'elle est kantienne sans le savoir : elle s'intéresse à la beauté des autres autant qu'à la sienne. D'ailleurs, Jennifer comprend très bien Kant lorsque Clément le lui explique avec pédagogie. Mais lorsqu'elle lit des passages de La Faculté de juger de Kant, le bouquin lui tombe des mains.

Dans la séquence où les amants sont au bord de la mer du Nord, Jennifer vit des moments de bonheur parfait. Elle veut prendre ces moments de vie qui passent pour en profiter dans leur plénitude. Elle a décidé d'être heureuse, quoi qu'il lui arrive. Raison pour laquelle elle peut aussi bien lire des romans classiques que faire du karaoké et danser avec ses amies coiffeuses. C'est un petit bonheur qu'elle ne veut pas non plus laisser échapper, même si Clément n'a aucune envie de danser et préfère lui faire l'amour où lui parler au lit.

3. Le malentendu

Lorsqu'elle découvre que Clément a publié un livre intitulé De l'amour et du hasard, livre dont il ne lui a pas parlé, Jennifer se sent humiliée.

Emilie Dequenne dans Pas son genre de Lucas BelvauxPuis, lors du Carnaval qui se déroule à Arras, Clément croise une collègue et nie la présence de Jennifer. Il ne les présente pas. Jennifer décide de le quitter ainsi qu’Arras où l'on sait, depuis Robespierre, que la lutte des classes n'est pas un vain mot. La fracture sociale brise ses espérances.

Jennifer décide, sans rien dire à Clément, de faire l'amour une dernière fois avec « chaton » qui devient une sorte de gros minet. Au début de leur relation, l'amour physique nous est montré dans la fusion de corps amoureux. Dès que Jennifer pense qu'elle n'est qu'un « plan cul », elle le laisse jouir en attendant que le coït se termine.

Ce beau film classique et pudique n'hésite pas à braver les habitudes consuméristes du public pop-corn, en laissant l'ironie et le cynisme dans sa poche. Il nous montre une fille (formidable Emilie Dequenne) pour qui la vie et le bonheur, c'est ici et maintenant et un garçon (Loïc Cobery) qui dissimule son attrait amoureux dans ses poches.

Pas son genre n'est pas qu'un film de son époque – même si les petits malins qui sont dans l'éphémère diront que « c'est pas leur genre » – mais aussi un film qui s'inscrit dans la durée de l'histoire du cinéma.

Au risque de jouer à l'historien du cinéma, observez la fluidité des lents panoramiques et ce style constamment suggestif qui n’insiste jamais sur ce pourtant magnifique savoir-faire de metteur de scène. 

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