Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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Juillet-août 2000
01/08/2000
Mots-clés : critique de cinéma,
 

Passion of Mind d'Alain Berliner

Passion of Mind
Marie vit en France, à la campagne, dans un village paisible et ensoleillé près de Menton. Depuis la mort de son mari, deux ans plus tôt, la jolie critique littéraire a pris sa retraite et exerce son propre talent de conteuse d'histoires à l'oreille de ses deux adorables fillettes : l'insouciante Séraphine, 5 ans et sans doute trop jeune pour réaliser vraiment, et Jennifer, 11 ans, plus nuageuse et aussi entêtée que sa maman lorsque celle-ci refuse l'idée de refaire sa vie...
Entre-temps, avocate moins carriériste ou affairiste qu'il y paraît - puisqu'elle garde en elle la trace d'un vieil idéal amoureux - Marthy se plaît à sentir, sur les larges trottoirs new-yorkais, le regard des hommes pressés qui se retournent et dévissent à son passage. Là-bas la vie est douce, au palais retiré, les valeurs anciennes ancrées, le vin fin et le silence d'or. Ici la ville est trépidante, les minutes comptées, et Marthy n'aurait qu'à jouer de son charme mystérieux pour y faire ce qu'elle veut. A commencer, dirait-on, par se tenir à l'écart des ralentissantes idylles, comme on fuit le bonheur de peur qu'il se sauve.

"Si je savais quelle vie était réelle, le rêve ne fonctionnerait plus..."
Effectivement, ce serait sans doute plus facile, s'il ne fallait parfois choisir entre deux vies (et Demi Moore, actrice et mère de famille, pourrait confirmer) mais le cas est plus complexe : Marie et Marthy ne sont qu'une seule et même personne, et depuis des années, quand l'une s'endort en France, l'autre se réveille à Manhattan, baille sur un dossier à la limite du vénal et s'étire aussitôt entre câlins et chatouilles de ses filles, à un jet de pierre d'invisibles grillons. Une vie pleine, non ? S'ils reviennent inévitablement sur l'étiquette dangereuse et réductrice de la schizophrénie, les psychiatres français et américain qu'elle consulte - avec réticence au pays de la gastronomie, ou comme on va chez le boucher - en perdent leur latin, vantent la réalité de leur bureau respectif et encouragent, chacun de son côté, à y revenir et à y rester. Pourtant, pour Marie comme pour Marthy, il ne fait aucun doute que les deux vies sont réelles, comme le sont d'ailleurs, puisqu'ils le jurent et le répètent, les personnages qui habitent en parallèle : amant, mari... et père.

Dernier soupir sur un lit double
Parce que Demi Moore ne pouvait rester indéfiniment seule dans un lit double, et parce que l'amour, toujours, refait surface, deux princes charmants se présentent à elle, très différents. En France d'une part, un inconnu offre un chapeau à la petite Sera. L'approche est classique, et la tendresse presque louche parfois, mais c'est bien l'image du père qu'incarne cet écrivain romantique dont Marie, confuse, avait descendu le dernier livre sans l'avoir lu, et qui, étrangement, connaît beaucoup de choses sur elle : sans doute les commerçants du village parlent-ils trop. De l'autre côté du miroir, prenant les traits plus sexy d'un séduisant collègue, Aaron Reilly (prononcez "really", et c'est peut-être un indice) se veut plus terre à terre, gentil, complice, mais lucide quant au monde où il vit, au point qu'on pense d'abord - peut-être à tort - qu'il ne cherche qu'à coucher... Le choix est cornélien mais s'impose, car on la prévient: "le vrai partira, c'est le rêve qui restera, et tu l'auras aussi perdu". Entre-temps, la belle n'accorde pas davantage que la permission de minuit, et n'autorise aucun de ses deux amants, aussi sincères et patients soient-ils, à passer la nuit entière à ses côtés. Est-ce ceci qui offrirait à l'aventure la perspective de beaux lendemains ?

Papa n'était pas là ? Maman non plus !
Devenue double vie, la vie pleine avoue sa déchirure : donner l'amour, et pouvoir le recevoir, ça demande sans doute d'abord de se réconcilier avec soi, et de rouvrir la petite boîte cachée, oubliée dans un placard, où les souvenirs refoulés ont pris la poussière, celle, brillante, des rêves et des anges... Papa n'était pas là? Maman non plus, se rappelle-t-elle soudain ! Et après avoir cherché partout l'amour et la reconnaissance d'un père absent, trop tôt parti au ciel, l'héroïne perturbée finit par comprendre : dans un tour de passe-passe, la mémoire fait providence, mais c'est un serpent qui se mord la queue.

Puisque tu pars... en Amérique
Sous une pluie diluvienne le regard des doubles se croisent et on se dit qu'il fallait bien consentir ça et là au sensationnalisme américain. Heureusement si l'orage déchire le ciel, devrait venir le beau temps. Pour peu qu'il accepte la place que lui laisse le monde adulte et celui d'aujourd'hui, l'amour redevient possible et le rose à la mode. Pour étayer cet optimisme, il suffisait de s'appuyer sur la forte personnalité d'une actrice connue pour concilier côté jardin son rôle de maman attentionnée, côté cour les exigences d'un métier de l'image. Mais plus encore, les versions anglaises des grandes chansons françaises qui traversent le film et hésitent entre deux âges, deux modes de vie, rurale ou urbaine, deux pensées, nostalgique ou pragmatique, et enfin deux cinémas, européen et américain, semblent aussi parler de et pour Alain Berliner, qui pour le fantastique très psychanalytique - et parfois confus voire "psy-psy au lit" - de Passion of Mind, a traversé l'Atlantique entre autres barrières de l'esprit. Sur un thème musical emprunté à "Puisque tu pars" de Jean-Jacques Goldman, le générique pose la dernière pierre d'un pont entre deux rives. Puisse ce mariage à l'emporte-pièce faire des souvenirs un autre présent.

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