Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/01/1997
 

Paul Carpita - Cinéma méditerranéen

L'homme des quais

Décembre 1996. Paul Carpita est à Bruxelles. Invité par la biennale du Cinéma Méditerranéen à venir présenter son dernier film, les Sables mouvants, le réalisateur marseillais honore également de sa présence le séminaire mis sur pieds à l'INSAS par Patrick Leboutte sur le thème du "peuple acteur", où l'on projette son premier film le Rendez-vous des quais.

Centré sur un événement emblématique de la résistance populaire à la guerre d'Indochine, le film a fait l'objet, à sa sortie en 1955, d'une interdiction de projection et d'une saisie brutale de la part du gouvernement français qui en ordonna la destruction. Tout le monde, y compris son réalisateur, le croyait disparu à jamais, mais une copie fut miraculeusement retrouvée en 1988 dans les archives de la Sûreté. On a ainsi redécouvert un film remarquable, tourné sur les docks de Marseille, parmi les gens du port, caméra à l'épaule. En 1953, époque bien antérieure à la Nouvelle Vague où le cinéma français, en plein académisme, se terrait encore frileusement dans l'espace confiné des studios, loin du soleil et de l'agitation populaire, c'était exceptionnel. Le Rendez-vous des quais rencontre, notamment aux Etats-Unis, au Japon et en Allemagne, un succès tel que son réalisateur fut tiré de l'oubli. A 70 ans, il entreprit son deuxième long métrage. Les Sables mouvants, sur la base d'un script écrit en 1958 sur le thème de l'exploitation des immigrés sans papiers, qui apparaît encore aujourd'hui d'une surprenante actualité. L'histoire de Paul Carpita évoque bien sûr le drame vécu chez nous par Paul Meyer, même si elle est plus brutale encore (ce n'est pas en tant qu'autorité publique que l'Etat belge a agi à l'encontre de Déjà s'envole la fleur maigre, mais en tant que propriétaire de l'œuvre). Le résultat est le même : un cinéaste refuse de filmer ce qu'on souhaite qu'il regarde, mais décide de témoigner de ce qu'il voit et est réduit au silence pour longtemps. Inacceptable dans nos états dits de " démocratie avancée ", cet acte barbare constitue pour celui qui le vit un terrible drame que nous avons demandé à Paul Carpita d'évoquer, avec d'autant plus d'émotion qu'il s'agit d'un cinéaste qui, à l'instar de Ken Loach, de Kiarostami, des frères Dardenne et de tant d'autres, privilégie dans son oeuvre la dimension de l'humain.

Paul Carpita

Paul Carpita : J'avais trente ans et notre pays était en train de vivre des instants très intenses et très beaux je crois, parce que les dockers marseillais refusaient d'embarquer le matériel de guerre à destination de l'Indochine. C'était terrible ce qu'on vivait dans le port. Tous les jours, des bateaux partaient remplis de jeunes gens et on voyait revenir des cercueils. Les premiers étaient accueillis avec solennité. Ensuite il y en a eu trop et les dockers devaient les débarquer et les empiler sur le quai comme de vulgaires caisses à oranges. Ils ont refusé. A l'intérieur, dans le pays, personne n'en parlait. Alors j'ai pris ma caméra et je l'ai planté là, dans le port. Je voulais raconter une histoire qui témoigne de cette situation insoutenable et de la solidarité de ces hommes. Lors de la deuxième projection de mon film, dans un cinéma marseillais bourré à craquer, la police a fait irruption et s'est emparée des bobines. Un policier plein de haine m'a dit : " Ta saloperie de film, on va la détruire parce que c'est un coup de poignard dans le dos de nos soldats ". C'était tout le contraire ! On voulait empêcher des morts inutiles et, d'ailleurs, l'histoire nous a donné raison puisque la guerre s'est terminée quelques mois plus tard dans les conditions qu'on sait. Et cela s'est reproduit après pour l'Algérie, exactement pareil.
Cette saisie barbare a ouvert en moi une plaie profonde. Je crois que ce qui m'a le plus douloureusement meurtri, c'est que le cinéma français est resté sans réaction, comme il était muet, d'ailleurs, sur les événements que nous étions en train de vivre - la grève des dockers, l'opposition populaire à la guerre - et dont j'avais voulu témoigner. On a saisi le premier film d'un jeune réalisateur qui s'était lancé dans l'aventure folle du 35 mm et ses pairs n'ont pas levé le petit doigt. Une blessure dont je n'ai été guéri que lorsque, quarante ans après, j'ai pu donner le premier tour de manivelle de mon deuxième long métrage. J'ai écrit le scénario de ce dernier pendant le montage du Rendez-vous des quais. Dans l'enthousiasme où je me trouvais à ce moment, j'avais conçu le projet d'un autre film, toujours autour des petites gens mais plutôt cette fois des plus exploités du petit peuple, les illégaux, les sans papiers, les immigrés. L'histoire se passe en 1958 et cela s'appelait Les Humiliés. Mais après ce qui s'était passé, je n'avais plus de courage et ce n'est que lorsqu'on a redécouvert Le Rendez-vous des quais et que je suis allé partout que, encouragé, je me suis senti la force de me mettre au tournage de mon second film. J'ai voulu faire celui que j'avais conçu trente cinq ans auparavant. C'était une manière d'effacer ces années d'oubli, comme si je pouvais dire : " Je viens d'achever mon premier long métrage, il a bien marché et maintenant j'enchaîne avec le second ".

Les sables mouvants Et j'ai tenu absolument à ce qu'il se passe en 1958 comme je l'avais conçu, mais pour une autre raison : lorsque j'ai repris ce scénario, je me suis rendu compte qu'il avait toujours une résonance extraordinaire dans l'actualité d'aujourd'hui. La situation des immigrés est toujours aussi honteuse, même si les circonstances ont changé. A l'heure actuelle, en Camargue, il y a la mécanisation, on ne fait plus appel à cette main-d'œuvre mais il y a encore d'autres secteurs où on fait appel à ces gens : le textile, la construction où des milliers de pauvres types, chinois, turcs, maghrébins se font exploiter de la manière la plus indigne. Je voulais parler de cela et exalter un peu cette fraternité interraciale dont nous avons un si urgent besoin. Mon projet était transposable tel quel. Cela force d'autant plus à réfléchir. On se dit inconsciemment : " Mais alors, rien n'a changé. Et si rien n'a changé, qu'est-ce qui nous reste pour faire face à part la solidarité, la fraternité humaine ? " Et cela c'est bien, c'est salutaire.Je veux vraiment mettre en scène des humains authentiques, même s'ils ont des comportements qui ne me plaisent pas. J'aime bien sûr en exalter les aspects positifs, mais sans occulter les aspects négatifs.
Je tiens absolument à trouver des comédiens qui aient quelque chose à voir avec le vécu de mes personnages . Il faut qu'ils en soient partie prenante pour les jouer avec authenticité. Récemment, j'ai eu le grand bonheur de rencontrer Ken Loach qui m'a dit : " Nous avons en commun vous et moi que jamais nous ne préférerons la caméra à ce qui se trouve devant elle ". Je veux parler des simples gens qui nous bouleversent parce qu'ils sont vrais, qu'ils ont des racines, qu'ils sont comme nous. Et dans le contexte social actuel, explosif, inacceptable, ma démarche peut paraître frondeuse, mais ce n'est pas moi qui suis frondeur, ce sont mes personnages.

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