Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/05/2005
 

Paul Englebert - Dossier numérique

Dans notre précédent numéro nous avons parlé de la création d’HoverlorD et surtout de la prise de vue en HD numérique avec Louis-Philippe Capelle. Aujourd’hui nous vous présentons le volet de la post-production avec son collaborateur, Paul Englebert.

Cinergie : Pour la post-production l’idée est d’offrir, en région Wallonne, la continuité de la chaîne numérique. Peut-on combiner certaines étapes avec le support argentique ?

Paul Englebert : HoverlorD est un service qu’on offre entièrement en HD. On a, avec Louis-Philippe Cappelle, la prise de vues avec une HD-Cam Sony, en ce moment, la meilleure caméra portable en HD. Il a fait un choix d’optiques fixes extrêmement pointu car celles-ci restent très importantes pour le cinéma. Je m’occupe de la structure de production entièrement numérique. Le pipe-line qui va du montage jusqu’au mastering HD. On considère que ce pipe line numérique HD est une chaîne de très haute qualité, de très haute technologie. On ne pense pas que le 35mm va disparaître demain (ce n’est pas notre intérêt non plus). Le support 35mm et la HD numérique ont chacun des avantages et des inconvénients sachant qu’on part, aujourd’hui, avec une technologie qui a plus de cent ans et une autre qui est naissante. J’ai monté, le premier spot en HD, en Belgique, en 1993 avec quatre magnétoscopes pour lire une seule image ! Douze ans plus tard, on a un standard viable. On peut donc imaginer que ce que l’on dit aujourd’hui sera, dans dix ans, un peu obsolète parce que la HD sera encore un peu plus évoluée et qu’on se rend compte que sur les 20-30 dernières années l’évolution technologique de la pellicule sera arrivée à un aboutissement. Celle-ci ne pourra plus vraiment faire mieux.
Les outils qu’on utilise en post-production, principalement l’étalonnage numérique, avec le luster qui permet avec un interface d ‘étalonnage classique d’avoir accès à des possibilités jadis réservées aux machines de compositing (sélectionner des zones, suivre des zones, traquer des masques pour suivre la couleur d’un œil  ou pour changer quoi que ce soit dans les images en mouvement), est disponible désormais si on a tourné en 35mm. On fait un télécinéma en 2K sans prendre de décision d’étalonnage à ce moment-là. On amène les fichiers 2K chez HoverlorD et à ce moment-là on se raccroche dans la chaîne de production numérique sachant qu’on a de la pellicule argentique au départ mais qu’on peut envisager, toujours après passage dans le pipe line numérique, de diffuser en argentique. Dans ce cas précis on va gérer ce qu’on nomme le digital intermedied. On a de la pellicule au départ, voir à l’arrivée, et on fait entre les deux un internégatif numérique. On tourne en 35mm, on fait immédiatement un report en TC 2K, on poursuit en parcourant toute la chaîne en numérique et, lorsque cela est fait, on shoote les fichiers. On peut donc remplacer tout ce pipe line numérique par un internégatif numérique. Pour répondre à  ta question les deux axes sont donc possibles.


Cela dit, nous n’avons pas comme optique de devenir un acteur économique du secteur argentique. Il y a suffisamment de loueurs de caméras, de laboratoires en Belgique francophone. D’autres acteurs existent qui ont davantage la maîtrise de la pellicule argentique. Notre but est de donner la possibilité de travailler en numérique d’un bout de la chaîne à l’autre bien qu’elle soit disponible en partie, pour ceux qui désirent travailler que ce soit lors du tournage ou de la diffusion, en pellicule argentique. 

C: L’avantage nous semble-t-il est d’offrir avec la HD numérique  une technologie qui permet non seulement de mettre en valeur les aspects créatifs et artistiques du cinéma mais d’offrir une solution économique alternative à notre cinéma qui dispose de budgets limités.

P.E. : La HD a les avantages qu’a en général la vidéo. On travaille avec des cassettes d’une durée de 40’ qu’on peut revisionner tout de suite, sans devoir envoyer au laboratoire. Il y des coûts, c’est évident, qui disparaissent. La HD permet une qualité d’images qui est totalement comparable à du 35mm lorsqu’il est post-produit en numérique 2K.

La chaîne qui est souvent utilisée pour les téléfilms, c’est le tournage en S 16 mm ou en 35mm,  suivi du télécinéma en définition standard et chaîne de post-production également en définition standard. Pour un coût inférieur, puisqu’on supprime tous les intervenants du laboratoire, la HD offre une qualité au moins deux fois supérieures à ce premier cas d’espèce. Fans le cas d’un tournage en 35mm, la HD est moins chère et permet une réduction très importante de coûts en post-production. Si l’on parle d’un tournage avec des effets spéciaux, le premier problème auquel on est confronté c’est l’instabilité de la pellicule, due au système des perforations. La 35mm tremble 24 ou 25 fois par seconde. Si on met un repère dans un plan en 35mm, on va voir qu’il bouge sans arrêt. Lorsqu’on fait du compositing et que l’on doit prendre par exemple  un tournage en blue key ou en green key auquel s’ajoute un décor qui vient d’un autre endroit, la première opération consiste à stabiliser chaque couche de 35mm. Le fait de stabiliser induit un mouvement contraire à la variation donc on perd une partie de la définition. Lorsque les couches sont stabilisées, on fait le compositing et si, seul un ou deux plans ont été composés, on refait trembler le plan pour assurer une continuité avec les plans qui précèdent et qui suivent. Conclusion, on fait un certain nombre de propositions pour faire le travail mais surtout pour qu’il ne se voit pas. Lorsqu’on travaille en HD, avec caméra sur pied, s’il n’y a pas de vent, la fixité est absolue. Les problèmes de compositing sont donc plus simples et rien ne nous empêche, si on le désire d’agiter le plan.

Donc, on a un certain nombre d’avantages comme l’absence de grain. Ce qui, techniquement est un avantage, même si esthétiquement on peut considérer que ce ne l’est pas. Et dans beaucoup de cas je suis assez d’accord. C’est la raison pour laquelle on met des filtres dans la plupart des machines de trucage – on a toute la série à HoverlorD – qui permettent de remettre sur une image d’originre HD, un grain semblable au type de pellicule que l’on désire imiter.

Oui, pour le moment, techniquement, la HD est une solution pour le meilleur résultat au moindre coût. Elle n’a pas de concurrent réel.

 C: Sans compter que, j’imagine, puisqu’en numérique on procède par fichiers, on a une stabilité chromatique beaucoup plus grande que le tirage des rushes en pellicule argentique qui dépend de la température des bains et de leur renouvellement constant ?

P.E.: Tout a fait. Cela se présente déjà sur la vision, sur le plateau. On peut voir une image en couleurs et en haute définition qui nous donne une idée convenable de ce que l’on a fait. Le directeur photo est déjà maître de son image. A partir de ce moment-là, en off line, on va travailler sur une image qui est de colorimétrie homogène dont on va réduire la définition pour que ce soit manipulable par un Final Cut Avid tout en gardant des valeurs chromatiques semblables. On récupère les rushes en HD et on entre dans un système d’étalonnage de définition en 12 bits qui a un espace chromatique plus grand que celui du 35mm. L’inconvénient du 35mm, je ne dois pas te l’expliquer, c’est le vert. On a d ‘énormes difficultés dans la gamme des verts dues à la sensibilité de la pellicule. Si on imagine l’espace chromatique en trois dimensions du 35mm, on obtient une poire écrasée. La même chose en espace 12 bits haute définition, on obtient une poire à nouveau gonflée. Ce qui veut dire qu’on a un espace chromatique plus vaste avec le risque que si on veut revenir à la diffusion 35 mm, on va devoir réduire une partie de cet espace.
Si on décide de ne pas étalonner – comme tout dépend d’une série de manipulations dès le départ (d’un certain nombre de bits pour le rouge, le vert et le bleu) – ces données ne sont plus altérées puisqu’il n’y a pas de rushes.
Qu’est-ce que le montage ? C’est des plans sur un disque dur Haute Définition de haut débit sur lequel va intervenir l’étalonneur qui, avec le réalisateur va opérer une série de choix. Les données de bases restent toujours présentes. La machine qui étalonne émet un certain nombre de métadata, un certain nombre de données additionnelles, qui influent sur la colorimétrie. A partir de là on décide de ce qui sera la version définitive et on fait les play out, les sorties, le mastering.
Mis à part l’étalonnage, on va avoir en vision le même résultat sur un moniteur au moment du tournage, ou en off line, ou en confo, ou en  titrage, etc.

C: En somme on gagne du temps et du stress en moins pour le directeur photo qui, en Belgique, s’angoisse souvent lors du développement des rushes.

P.E. : C’est une question de débit. Lorsqu’on n’a pas la possibilité de changer fréquemment les bains et d’avoir une température constante on prend des risques. Mais on ne peut pas jeter la pierre aux labos, c’est une question économique, pas d’incompétence. Evidemment si l’on sait qu’on renouvelle les bains tous les trois jours, on risque d’avoir des problèmes qui disparaissent avec le numérique. Certains aiment cette incertitude, cette poésie autour d’un résultat imprévu. J’ajoute que sur un tournage le fait de voir tout de suite ce que l’on a tourné n’est pas toujours un avantage. J’ai vu des tournages, en publicité, où le premier plan générait deux heures de discussions parce que tout le monde sur le plateau (l’annonceur, l’agence, tous des gens qui ont leur mot à dire) voit l’image à l’état fini. Quand, on contraire, on montre, sur  un petit moniteur en noir & blanc, une image qui tremblote et qu’on dit « c’est bon », tout le monde s’incline. Tandis que quand on montre une image haute définition avec un moniteur de contrôle HD, qu’on fait un beau plan et qu’on voit tout, y compris des détails qu’on avait pas imaginés, le tournage peut devenir une véritable galère ! Un producteur de pub m’a confié que le tournage d’une pub en HD lui avait coûté trois fois plus cher qu’en 35mm. « La HD c’est magnifique, mais on a passé quatre heures à parler du premier plan ! J’ai donc fait enlever le moniteur sur le plateau pour qu’on avance ! » Il y a donc de nouvelles conditions de travail qui ne sont pas nécessairement avantageuses. C’est très impressionnant de voir, sur un plateau,  l’image HD, lorsqu’on la voit pour la première fois. Cela n’a rien à voir avec de la vidéo. Comme on peut choisir la vitesse de balayage, on a l’équivalent de l’image sur écran. On peut passer donc la journée à travailler sur un plan pour corriger tous les détails ! En 35mm, on regarde dans l’œilleton, on cadre, on passe au plan suivant en se disant qu’on verra le résultat aux rushes.


C: Vous allez donc parcourir la chaîne numérique jusqu’au master final lequel sera en HD et en Pal.

Paul EnglebertP.E. : Tout a fait. On sort un master en 24 ou 25 images secondes selon les besoins. On dispose d’un convertisseur universel qui permet à partir d’un master de 24 images/secondes de faire des 30 images/secondes pour le marché télé américain. A partir d’un 55 images/secondes, on peut faire un 24 et vice versa. Bien qu’il soit préférable de savoir dès le départ vers quoi l’on se dirige. On peut faire un play out directement sur magnétoscope HD ou exporter des fichiers non compressés 2K qui vont être shootés qu’on on aille vers de la 50 ou de la 100 ASA. Cela suppose une table de conversion permettant de donner un maximum de possibilités à la pellicule. Ceci, dans le cas, bien entendu où l’on désire re-shooter en 35mm pour obtenir un master 35mm. Dans le cas du cinéma numérique, le cadre dans lequel HoverlorD se situe, pour autant qu’on adopte le serveur HDX, nous fournissons au client directement les fichiers et ceux-ci les encodent sur leur serveur.

C: On peut le faire aussi pour le DVD. Crois-tu que le DVD va devenir un support pour la projection en salles ?

P.E. : Il faut savoir que le DVD haute définition est prêt et que c’est probablement la vague technologique suivante. Dès qu’on possède un master haute définition on peut faire un DVD en PAL, la qualité est très bonne mais cela reste de la SD. Simplement on possède un master qui sera ré exploitable dans quatre ou cinq ans pour en faire un DVD haute définition. Si par contre on a un master en 35mm on fait un télécinéma SD et on ne pourra jamais en faire que de la SD. L’avantage de la HD est de se retrouver avec des images et des fichiers qui peuvent être utilisés dans le format d’aujourd’hui tant en télé qu’en salles ou en DVD mais aussi dans cinq ans lorsque le format HD-DVD aura percé. Et, avec celui-ci on rentre dans un autre univers.

C: Les cinéphiles ayant des dévéthèques vont s’arracher les cheveux !

P.E. : C’est comme le passage des 33 tours au CD. Ceci dit le DVD standard est technologiquement suffisamment stable et précis par rapport à l’œuvre d’origine pour pouvoir rester dans une collection pendant quelques années.

C: Vous pensez que la demande viendra davantage du cinéma que de la télévision ? 

P.E. : On va aller plutôt du côté cinéma. L’idée de départ étant que, puisque Wallimage est un organisme qui aide des films à qui on demande à la production de dépenser de l’argent en Wallonie, il faut offrir aux producteurs l’aide logistique et la technologie qu’ils sont en droit d’attendre pour faire un film convenablement.
Ce qui est important, c’est la validation de la chaîne technique ; que les professionnels sachent que désormais on peut couvrir  toutes les étapes technologiques du numérique en Wallonie. A Liège on disposera des technologies permettant de faire des trucages comme pour Un long dimanche de fiançailles, Amélie Poulain ou Collatéral, pour prendre un film qui vient  d’être tourné en Haute Définition. Ce qui n’implique pas qu’il faille faire ces films-là. Simplement la technologie est là et on peut en disposer

C: Que pensez-vous du reproche que l’on adresse au numérique : d’être froid par rapport à la pellicule, d’être de la belle image,  du « chromo » ?

P.E. : On s’est rendu compte que le numérique suscitait bien des résistances par rapport à la pellicule argentique. Au sein de la SBC (Société Belge des Cameramen), il y a un certain nombre de gens pour qui il est hors de question que la HD soit l’avenir. C’est une question de sensibilité. J’ai organisé des séances de projection, chez Matchebox, pour montrer des rushes en Haute Définition auxquels j’ai rajouté du grain, les invités de la SBC n’ont pas vus la différence. Ils ont cru que c’était du 35mm.

C: On arrive à une définition comparable au 35mm. Ce qui nous frappe c’est qu’esthétiquement le support soit si peu exploré.

P.E. : On devrait pouvoir reprendre l’histoire dans l’autre sens. En quoi cela consiste-t-il de faire du cinéma ? Il s’agit de raconter une histoire avec des images. Voilà un outil qui en fait de magnifiques. Cessons de vouloir faire avec ce nouvel outil ce qu’on faisait avec l’autre. Créons. L’outil n’a cessé de se transformer du noir et blanc à la couleur et du muet au parlant. Cela a commencé avec 12 images par seconde projetées sur un écran ensuite la technologie a évolué. Faire du cinéma c’est faire des films. Pas obligatoirement utiliser des films cellulosiques.

 

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