Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
11/10/2007
Mots-clés : hommage,
 

Paul Meyer, le franc-tireur du cinéma belge

Qu’est-ce qui fait un grand cinéaste ? Ses films, mais aussi la manière dont il participe à l’histoire de sa cinématographie, le point de vue filmique qu’il porte… et qu’il transmet, par-delà les générations. Si l’on s’en tient à cette définition, Paul Meyer est sans aucun doute l’un des plus grands cinéastes belges, malgré le petit nombre de films réalisés, tout au long de sa vie. Il est celui qui aura réussi à établir une passerelle entre le cinéma documentaire et le cinéma de fiction, celui qui aura pu porter un regard sur la Wallonie et sur la déroute sociale, celui qui sera parvenu à transcender le didactisme de la sociologie pour une œuvre formelle et narrative (dont il faudrait analyser en détail les parti-pris de mise en scène, pour la prise de vues, le jeu des acteurs, la plupart du temps non professionnels, et les choix de montage). L’une des explications de cette éclatante réussite est la formation initiale de Paul Meyer dans la mise en scène et la scénographie théâtrale. Comme Bergman, il réussit à instrumenter cette expérience dramatique dans un cinéma tourné en prise de vues réelles, un « cinéma de la pauvreté », dont l’esthétique et le fond entrent en osmose de manière organique.

Paul MeyerIl suffit d’établir la liste des cinéastes, qui se sont dits impressionnés par ses films et par sa démarche, pour comprendre à quel point Paul Meyer est essentiel.
André Delvaux, Jean-Jacques Andrien, les frères Dardenne, Thierry Michel… ont tous, à un moment ou un autre, reconnu à quel point Paul Meyer avait été important dans l’édification de leurs propres parcours.
Dès 1962, André Delvaux écrit à propos du premier long métrage de Paul Meyer, Déjà s’envole la fleur maigre… « le film de montage dialectique le plus raffiné que nous connaissons dans l’histoire du cinéma ; de loin l’œuvre la plus forte qu’ait produite le cinéma belge. »
Il suit en cela l’avis d’Henri Storck : « C’est ce genre de films que notre pays attend depuis des années et ce genre de metteurs en scène qui font la force et la vitalité de notre cinématographie. »
Comme le rappelle à juste titre Patrick Leboutte, dans Une Encyclopédie des cinémas de Belgique1, le premier long métrage de Paul Meyer a aussi été salué par des cinéastes étrangers, parmi lesquels Cesare Zavattini, Antonioni, Rossellini ou Visconti… qui font partie du jury du Festival de Porreta Terme, en Italie, qui prime son film.
On ne peut malheureusement évoquer la trajectoire de Paul Meyer sans y accoler le terme de « cinéaste maudit », tant ses déboires se succèdent tout le long de sa carrière. Le premier court métrage par lequel Paul Meyer se fait remarquer, De Klinkaart (1956) fait scandale, car le cinéaste y traite du droit de cuissage que s’octroie un patron auprès d’une très jeune ouvrière, qui vient travailler dans sa briqueterie. Le film ne reçoit aucun prix au Festival du cinéma belge d’Anvers, alors que les critiques et les cinéastes présents lors de sa projection s’accordent unanimement pour lui trouver une force filmique peu commune, une maîtrise de la mise en scène, un réalisme au service de la fiction.
Les ennuis de Paul Meyer vont surtout se cristalliser autour de Déjà s’envole la fleur maigre (1960), œuvre magistrale sur la déroute des immigrants en Wallonie, qui se retrouvent confrontés au chômage et à la crise économique qui secoue les charbonnages et le bassin industriel du Borinage. C’est par une chronique ordinaire et par une approche volontairement poétique que Paul Meyer parvient à s’imposer, cinématographiquement. Mais le public n’est pas au rendez-vous… et le cinéaste se trouve emmêlé dans un conflit avec le Ministère de l’Instruction publique, qui lui avait commandé… un court métrage… et reprochait au cinéaste d’être passé au long !
Paul Meyer eut beaucoup à pâtir de cet échec commercial et de cette hostilité des Pouvoirs publics, de l’époque. Les films qu’il réussit encore à réaliser, essentiellement avec l’aide de la télévision, n’auront pas autant de force – le cinéaste n’eut plus jamais l’occasion de réaliser jusqu’au bout un long métrage, tel qu’il l’entendait.
Comme André Delvaux me l’a confié : « Paul Meyer a fait le même trajet que moi, mais inversé. Meyer n’a pas eu de bons producteurs pour le soutenir comme il le fallait. »2 Se pose ici la question des structures privées et publiques dont doit s’outiller une cinématographie, pour permettre à ses talents de s’épanouir.

Paul Meyer connut une nouvelle heure de gloire, grâce à Patrick Leboutte, qui avec Dominique Païni, fit du cinéaste l’une des figures centrales de leur ouvrage collectif, Une Encyclopédie des cinémas de Belgique. C’est grâce à eux que Déjà la fleur maigre connut une sortie en salles en France, plus de trente ans après avoir été réalisé… et y recueillit d’excellentes critiques.
Cette reconnaissance tardive donna l’espoir à Paul Meyer de réaliser un nouveau long métrage, La Mémoire aux alouettes, dont le tournage a été interrompu… pour des raisons de production, et qui restera donc à jamais inachevé ! Meyer renouait dans ce film avec son thème de prédilection : le rapport des immigrés avec leur terre d’accueil et leur terre d’origine, la crise économique, la fiction empreinte du réel.
J’ai rencontré Paul Meyer pour la première fois il y a six mois. Je lui avais proposé de participer (comme acteur !) à mon nouveau projet de film, dans lequel il interpréterait un cinéaste… prêt à renoncer à sa carrière, pour défendre les idées auxquelles il croit !
Bien plus qu’un cinéaste maudit, je vois Paul Meyer comme un homme libre, un franc-tireur qui aura été fidèle à ses principes, à une déontologie… pour la vie, comme au cinéma.

Paul Meyer est mort.

Il a continué jusqu’au bout à s’intéresser à notre cinéma, au monde tel qu’il tourne… Il m’avait plusieurs fois téléphoné, avant que je ne le rencontre, pour soutenir l’Association des réalisateurs, pour défendre la place centrale du cinéaste dans une cinématographie dont la richesse se compose d’œuvres singulières.
Le seul hommage à rendre aujourd’hui à Paul Meyer est de permettre à la première partie déjà tournée de son film, La Mémoire aux alouettes, de voir le jour…pour que l’imaginaire triomphe.


 

NB
Sur Paul Meyer, lire les articles qui lui sont consacrés dans Une Encyclopédie des cinémas de Belgique, dans un autre ouvrage collectif, Du documentaire social au film de fiction (Editions W’allons-nous ?, 1989), et dans Dic-doc, le dictionnaire du documentaire (sous la direction de Jacqueline Aubenas, Communauté française de Belgique, 1999).

1 Une Encyclopédie des cinémas de Belgique, éditions Musée d’Art moderne de la ville de Paris – Yellow Now, 1990.

2 In André Delvaux ou l’art des rencontres, éditions Le Seuil – Archimbaud, 2005.

 

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