Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/02/1997
 

Peccato

Le diable, probablement

Quai Churchill, dans le grand studio de la RTBF-Liège, une vingtaine de personnes s'agitent sous les sunlights. Cathy Mlakar, la scripte du film, joue la doublure lumière pour Aldo Piscina, lequel contrôle, à l'aide de sa Minolta IIIF, l'intensité de la lumière réfléchie sur son visage. Puis, côte à côte, Lio (la paresse) et Noël Godin (la luxure), le couple le plus insolite du cinéma, s'installent face à la caméra et allument Manuel Gomezqui les cadre avec soin, sous l'oeil attentif de Patrick Coeman, l'assistant-caméra (1). " J'ai rencontré Lio sur le tournage de Palmyra, nous avons tout de suite sympathisé, me confie le réalisateur. Nous avons beaucoup discuté et des liens amicaux se sont noués. Lorsque je l'ai appelée chez elle, elle m'a dit :" je suis prête à travailler avec toi. "

Suggestion
La scène se déroule dans un musée, devant le tableau les Sept péchés capitaux de Jérôme Bosch, dont la forme arrondie détone au milieu de toiles rectangulaires ou carrées (il semble bien que l'artiste ait peint son tableau sur un dessus de table). Le cercle extérieur comprend les sept péchés emboîtés dans un quadrilatère. Au centre, l'iris qui symbolise l'oeil de Dieu. Un guide explique la signification du tableau à un groupe de sept personnes qui ressemblent eux-mêmes à s'y méprendre aux sept péchés capitaux. Soudain, un huluberlu surgit revolver au poing et tire sur tout ce qui bouge. C'est Peccato, le héros du premier long métrage de Manuel Gomez.
La Moviecam est installée à 2m50 du sol, sur une minuscule plate-forme depuis laquelle le réalisateur cadre la scène en plongée. Après s'être couchés par terre pour échapper aux balles de l'agresseur, les personnages se relèvent et, menés par la colère, se jettent sur l'intrus et lui arrachent son pistolet tandis que le guide constate navré que le tableau n'est pas indemne : un trou de balle étoile la luxure !
On refait la scène en plan rapproché. Tina la maquilleuse place une capsule de sang dans la bouche de Jacques De Bock (Peccato), qui se fait rosser d'importance par les péchés. On en vient à former une sorte de monticule humain d'où jaillissent des plaintes déchirantes, des cris furieux, des hurlements sauvages. Le poing de Lio s'abat sur la bouche de Peccato, libérant le sang de la capsule qui inonde les protagonistes. Caméra à l'épaule soutenu par Aldo, Patrick et Cathy, Manuel Gomez se jette avec hardiesse dans la mêlée pour saisir les plans sur le vif. Les horions pleuvent. Le visage ensanglanté de Peccato surgit à l'avant-plan, recouvert par la main puis le visage du guide hurlant : " Ça suffit, coupez, mais coupez ! "

Délectation

Et le film démarre, nous dit Manuel Gomez. C'est un film en sept chapitres que traverse un même personnage. Il fait un long voyage, il s'appelle Peccato, c'est un architecte qui rêve - nous sommes au XVe siècle - de construire une cathédrale et ne va pas y arriver parce que les sept péchés vont l'en empêcher. C'est dur d'échapper au péché. Un opuscule du XVIe siècle stipule qu'il y avait 2753 manières de pécher et que toutes découlent des sept péchés capitaux.
Ce qu'il y a de particulier dans le film, c'est que chaque épisode est réalisé avec une technique différente. Il y a des scènes en animation et des scènes tournées en prises de vues réelles dans une proportion égale pour l'ensemble du film. Il n'y a pas de mélange, on est soit en animation soit en prises de vues réelles. Il y a des photos animées, des photos déchirées en couleur, des photos en noir et blanc coloriées à la main, des photos en couleur montées sur des décors en noir et blanc. Par exemple, L'Avarice a été tourné en noir et blanc et en muet. On voit Peccato traverser les sept chapitres sous des formes différentes mais on le reconnaît. Lorsque j'ai commencé il y a cinq ou six ans, Jacques De Bock avait un visage plus juvénile, dans les derniers épisodes il a vieilli, mais c'est normal, c'est un vieillissement naturel qui ne doit rien au maquillage.

Consentement

Il y a six mois en réalisant Ira (La Colère), j'ai eu l'idée et l'envie (comment échapper au péché ?) de faire un long métrage. J'avais quatre péchés " en boîte " ; si j'en ajoutais trois, cela m'en faisait sept. Il me suffisait d'y joindre une introduction, une conclusion et des scènes intermédiaires pour structurer l'ensemble. J'ai décidé d'intégrer à l'ensemble Invidia et La Gourmandise que j'avais réalisés en animation il y a quelques années. Ils seront les rêves de Peccato dont le nom, tu t'en doutes, signifie péché. Mon coscénariste Louis Savary et moi avons cherché un nom latin qui puisse être compréhensible et comporter sept lettres. Peccato vient du latin peccare mais il veut dire également péché en italien.


35mm, couleur et noir et blanc, 77'.
Réal. : Manuel Gomez. Images : Manu Gomez, Aldo Piscina, Michel Bertiau, Nicolas Cladakis, Son : Henri Morelle, Marc Depasse, Philippe Baudhuin. Mont. : Michèle Maquet. Mus. : Christian Leroy, Roland de Lassus. Assistant : Alexandre Bancel. Int : Jacques de Bock, Lio, Pascal De Decker, Noël Godin, Monique Antoine, David Alfred, Lulu, Luc Herman. Prod : Alexis Films/MGV, Carré Noir (RTBF-Liège), Image création, Bertiaux et Marc film, Studio DLH côté court, avec l'aide du Ministère de la Communauté française de Belgique, de la Direction générale des Affaires culturelles du Hainaut, Canal +.

(février 1997)

1. Patrick Coeman est mort accidentellement en Octobre 96. Il avait à peine une vingtaine d'années. Nous profitons de ce texte pour lui rendre hommage et pour saluer sa mémoire. Outre Peccato, il avait participé aux tournages de Palmyra, Mémoire d'après et Victor.

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