Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
 

À peine j'ouvre les yeux de Leyla Bouzid

(Re) Naître
Avec son histoire de groupe de musique et d'adolescence contrariée,
À peine j'ouvre les yeux avait des allures d'un teen movie, avec son lot de déchirement amoureux et de conflits identitaires. Mais Leyla Bouzid fait démarrer son récit à Tunis, quelques temps avant la Révolution du Jasmin. Alors, son premier long-métrage prend une toute autre dimension au fur et à mesure d'un récit qui décale les attentes. Prix du public à la Mostra de Venise, Bayard d'or de la meilleure première œuvre au Festival du Film Francophone de Namur, la jeune réalisatrice tunisienne signe un film plein de souffle et d'élan, conduit par deux très belles comédiennes, une bande-originale électrisante et une caméra flottante entre langueur et fougue.

À peine j'ouvre les yeux de Leyla BouzidTout commence par un baiser volé derrière un arbre, des taxis attrapés au vol dans la nuit, des chansons entonnées dans des bars. Tout commence par des rêves, des premiers amours, des musiques enivrantes. Et des disputes incessantes avec une mère très présente, aimante, méfiante qui voudrait que sa fille devienne médecin. Farah (la très belle Baya Medhaffar qui crève l'écran) va et vient entre son groupe de musiciens où elle chante et la maison où elle vit avec sa mère. Radieuse de joie ou vibrante de colère, elle se métamorphose, fille, femme, enfant, au gré d'un rouge à lèvres ou d'une chanson. Entre elle et sa mère Hayet, magnifiquement interprétée par Ghalia Benali, s'instaure tout un jeu de cache-cache entre complicité et engueulade.

Sauf que la nuit est déserte. Sauf que dans le bar où elle boit et improvise une chanson, il n' y a que des hommes. Sauf que pour aller chanter, Farah va jusqu'à enfermer sa mère dans sa chambre. Peu à peu, le récit de À peine j'ouvre les yeux se creuse d'une gravité qu'on aura un peu vite oubliée tant cette jeunesse, ces conflits, ces désirs pourraient être d'ici comme d'ailleurs. Mais nous ne sommes pas n'importe où. Le désir de s'affranchir de Farah, ses actes, sa langue bien pendue, prennent une autre ampleur tandis que la narration distille lentement les empêchements qui la cernent, les risques qu'elle encourt, les réactions de peur de ceux qui l'entourent. Tandis que la pression qui pointe se fait de plus en plus lourde, les colères de Hayet et ses réponses autoritaires, sa volonté de soustraire sa fille à ce monde de la musique, prennent tout leur sens. Le conflit qui se joue entre les deux femmes met en jeu leur vie et leur intégrité. Travaillé d'ellipses et de silence, tourné entre travelling et caméra à l'épaule, le film écartèle sa narration entre la mère et la fille, entre la fougue de l'une et les non-dits de l'autre, entre les murs étouffants qui protègent ou cachent et les plages ouvertes à l'horizon. Dans les quelques mois qui ont précédé la Révolution du Jasmin, Leyla Bouzid fait le portrait de jeunes gens comme les autres, qui n'aspirent qu'à vivre normalement. Mais c'est bien cette « normalité » qui s'avère dangereuse, voire interdite. Et que le film déconstruit peu à peu. Jusqu'à ce qu'il bascule et dévoile enfin la réalité sous-jacente de cette société muselée.

À peine j'ouvre les yeux de Leyla BouzidPortrait d'une jeune femme qui ne veut rien sinon advenir à elle-même et se choisir, hommage à la pulsion de vie d'une jeunesse étouffée par la dictature policière, À peine j'ouvre les yeux est aussi le récit d'un lien entre une mère et sa fille. La dernière scène du film est bouleversante : dans un retournement de situation, la détresse de Farah rend Hayet à elle-même. Et c'est peut-être la perspective de cette révolution là qui se joue ici : quand enfin la mère retrouve, grâce à l'élan de sa fille, sa propre soif de liberté, son propre courage d'être libre et femme.

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