Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
02/04/2008
 

Peter Weir - coffret

Coffret Peter Weir 

peter weir coffret dvdLes Voitures qui ont mangé Paris (The Cars That Ate Paris) (1974)

Pique-nique à Hanging Rock (Picnic At Hanging Rock) (1975)

La Dernière vague (The Last Wave) (1977)

Le Plombier (The Plumber) (1979 – TV)


La spécialité de Peter Weir : l’affrontement de deux réalités tangibles au sein d’un même film, deux visions du monde qui s’affrontent dans ses récits. Nous avons invariablement d’un côté le monde de l’homme moderne et « civilisé » s’opposant à celui d’une nature mystérieuse, capricieuse, inconnue, une nature que l’homme moderne ne comprend pas. Que ce soit le policier John Book confronté à la culture Amish (Witness), l’aventurier Allie Fox qui abandonne le monde civilisé pour faire vivre sa famille en pleine jungle (The Mosquito Coast), Gérard Depardieu, un français rustre et mal élevé redécouvrant l’amour à New York (Green Card), les héros des films de Peter Weir se confrontent avec arrogance à un monde inconnu qu’ils regardent de haut et pensent pouvoir maîtriser, le plus souvent avec des conséquences catastrophiques. Chez Weir, la réalité historique s’immisce toujours dans la vie de ses  personnages fictifs (Gallipoli, L’Année de tous les dangers, Master & Commander) comme métaphore de l’échec. L’action d’un personnage fictionnel contre la réalité historique échoue toujours. Une manière inédite de se construire une filmographie, Weir refaisant à chaque reprise, le même film avec des personnages et des situations différents, mais à chaque fois avec un talent visuel et narratif renouvelés. 
Excellente initiative que de regrouper dans un coffret les premières œuvres de Peter Weir. On oublie souvent à quel point l’Australien discret né en 1944, aujourd’hui célèbre pour avoir signé, dans la deuxième partie de sa carrière, Le Cercle des Poètes Disparus, The Truman Show et Master & Commander a révolutionné tranquillement, dès le milieu des années 70, le cinéma du pays des kangourous et des didgeridoos, au même titre que ses compatriotes George Miller, Roger Donaldson et John Duigan. Son cinéma présente une alternative bienvenue aux aventures de Mick « Crocodile » Dundee et des comédies pas drôles de Yahoo Serious, les archétypes éculés de l’Australien vu par le reste du monde.

Dans son premier long métrage pour le cinéma, Les Voitures qui ont mangé Paris, deux accidentés de la route viennent chercher du travail à Paris… une étrange petite ville australienne. Arthur, engagé comme gardien de parking, se rend bien vite compte que les accidents de voitures sont monnaie courante dans la région, et qu’il ne s’agit pas d’un simple hasard. En voulant mettre fin à cette situation, Arthur va mettre à jour le secret d’une petite communauté dans laquelle les tensions montent.

Incroyablement maîtrisé et visuellement inoubliable (le look inédit des voitures, entre la bande dessinée et la science-fiction), le premier film de Weir, une curiosité peu vue chez nous, reste une expérience étonnante entre comédie noire et cinéma fantastique.

L’année suivante, Weir signe son premier chef-d’œuvre, un film qui lui vaudra une reconnaissance mondiale : Pique-nique à Hanging Rock. En 1900, un collège de jeunes filles de bonne famille part en pique-nique à Hanging Rock, un lieu désert où le temps semble suspendu. Toutes les montres s’arrêtent, et les jeunes filles disparaissent une à une, charmée par la beauté des lieux. Aucune d’entre elles ne reviendra.

Ici, Peter Weir inaugure ce qui deviendra sa marque de fabrique : un scénario sans résolution, à la structure ouverte. Ce sont les sons, la musique, les ambiances qui sont les véritables personnages. Les rochers, les brins d’herbes sont aussi vivants que les jeunes filles. Toute interprétation est possible et la nature est plus mystérieuse que jamais : c’est l’opposition entre notre réalité et une réalité « différente » que celle que nous connaissons. Deux visions du monde s’opposent dans le récit et Weir fait vivre ces deux pôles simultanément dans une même scène, dans une même image.

Il reprendra d’ailleurs ce principe en 1977 avec son premier gros succès commercial, La Dernière vague, dans lequel Richard Chamberlain incarne David Burton, un avocat chargé de défendre cinq jeunes aborigènes accusés du meurtre de l’un d’entre eux. Par ailleurs, en quelques jours, l’Australie est frappée par une vague de phénomènes météorologiques étranges : un cyclone balaie l’Océan Pacifique, des grêlons ravagent l’école maternelle d’une petite ville du désert, et Sydney est arrosée par une pluie noire et boueuse. Très vite, Burton acquiert la conviction que le crime rituel commis par les accusés a un rapport direct avec les perturbations atmosphériques inquiétantes que connaît le pays et soupçonne dans ces événements les signes avant-coureurs d’un terrible cataclysme.

La narration du film est similaire à celle de Pique-nique à Hanging Rock : soudainement, le développement de l’intrigue s’arrête. L’avocat rêve de l’aborigène qui lui montre d’étranges pierres sur lesquelles sont gravés des symboles qu’il devra apprendre à déchiffrer. Ce sont encore une fois deux visions opposées du monde qui s’affrontent : celle des occidentaux et celle des aborigènes, pour qui les rêves font partie intégrante de la réalité. L’avocat devra tout apprendre de cette vision du monde et renoncer à ses plus anciennes croyances. Deux réalités objectives cohabitent et Weir donne aux spectateurs la possibilité de choisir entre les deux. La dernière scène, énigmatique à souhait, résume parfaitement tout son cinéma : l’ombre de la vague géante prête à inonder le pays se reflète sur le visage de l’avocat. Sommes-nous dans sa tête ou dans « notre » réalité ?

Sur le dernier disque de ce prestigieux coffret, une rareté : un téléfilm tourné en 1979 pour la télévision australienne : Le Plombier. Weir y abandonne pour un moment ses thèmes de prédilection pour nous livrer une savoureuse intrigue hitchcockienne en diable dans laquelle un plombier très envahissant pourrit la vie d’une jeune universitaire timide. Angoisse, terreur, solitude… Pour la jeune fille, le cauchemar ne fait que commencer. Brillant, bourré d’humour et, une fois de plus, à la lisière du fantastique, Le Plombier est un petit bijou qui aurait mérité une exploitation en salles.

En plus d’être un excellent directeur d’acteurs offrant à ses vedettes quelques-uns de leurs meilleurs rôles (Harrison Ford, Mel Gibson, Richard Chamberlain, Russell Crowe, Ed Harris et Jim Carrey – pour n’en citer qu’une poignée - n’ont jamais été meilleurs que dans ses films), Weir est également un véritable esthète, un réalisateur chez qui le visuel est aussi primordial que la narration. Ou pourrait-on dire, chez qui le visuel EST la narration (et vice-versa).  La photographie de ses films est toujours de toute beauté, rendant hommage aux paysages de son pays natal. Chaque plan est un tableau dans lequel l’harmonie est perturbée par l’arrivée du chaos.

Avec son compatriote George Miller (le papa de Mad Max et de Babe le cochon), Weir peut se vanter, même après avoir poursuivi une carrière plus « commerciale » aux Etats-Unis (mais néanmoins qualitative et prestigieuse) d’être un artiste exigeant, discret et peu prolixe, doublé d’un des plus grands cinéastes de ces trente dernières années. Redécouvrir ses premiers films sera une expérience des plus enrichissantes !

Ce superbe coffret contient sur chacun de ses quatre disques des bonus on ne peut plus variés : trois courts métrages australiens contemporains des premiers films de Weir, un séminaire passionnant donné par le cinéaste à l’Australian Film Institute en 1989 et surtout, en « super-bonus », un formidable documentaire réalisé en 1996 par George Miller intitulé 40,000 Years of dreaming, qui revient sur TOUTE l’histoire du cinéma australien, un film regorgeant d’extraits rares, de documents précieux, d’anecdotes passionnantes et contenant les témoignages de toute la crème du cinéma australien sauf, c’est ironique, de Peter Weir, à l’époque retenu par la préparation du Truman Show. Un superbe documentaire, cerise sur le gâteau d‘un coffret DVD comme on aimerait en voir plus souvent.

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