Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/12/2000
Mots-clés : rencontre, tournage,
 

Petite Misère

a-chat
Il y a les gens pressés. Les gens lents. Les gens prudents. Les gens imprudents. Les gens distraits. Les gens curieux. Les touristes et les indigènes. L'homo faber, l'homo sapiens. Le timide et la coquette. Le parfumé à l'Aqua di gio d'Armani. La parfumée Obsession de Calvin Klein. Ceux qui ont des Ray-ban et ceux qui ont des sac ados en toile, griffé Eastpack. Celles qui ont des pantalons ultra-moulants Cargo et celles qui sont montées sur des buffalos de trois centimètres. Il y a les autres, les artisans du cinéma belge qui tournent un film Place Saint-Alix à Woluwé Saint-Pierre :

Petite misère !
Je ne l'ai pas lu, je ne l'ai pas vu, j'en ai entendu causer. On peut le dire comme ça, en tout cas, à la Cavanna. D'ailleurs - Damned ! (Philippe Boon), By jove ! (Laurent Brandenbourger) - tout le monde est plongé dans la lecture de Charlie Hebdo, sur le plateau de Petite Misère : Bouli, Dupontel, Marie Trintignant et Serge Larivière, les quatre protagonistes du film. Tous cherchent la queue du tigre. Allez savoir pourquoi ! Ce n'est pas nous qui vous le dirons. C'est tout à la fois le secret et le Mac Guffin du film - Damned !, By jove ! - Yes sir ! Ca vous fait une belle jambe ? A nous aussi. Vous préférez vous scotcher à votre lucarne pour dévorer, les yeux allumés par le désir, langue pendante, les surprises de Télé-achat, votre émission favorite, symbole de votre aliénation à la postmodernité consumériste ? Ca tombe bien. C'est l'émission favorite des personnages de Petite misère. La télé quoi ? La télé à chat ? Et on marche sur sa queue ? Une histoire de félins ? C'est quoi ce brol ? Un tantinet obscur ! Ad Obscurum per obscurum comme dirait Balthasar Gracian. Ça panouille allègrement, saperlotte !
Clap de début ! Drôles de zigues que Philippe Boon et, son frère de misère, Laurent Brandenbourger, les deux réalisateurs (vous avez vu Le Trieur et Luc et Marie, leurs films précédents ? Nous aussi. Vous avez lu le scénario de La Marque jaune destiné a être réalisé par Alain Corneau ? Nous non plus !) L'un pratique l'humour à froid, l'autre la fuite à chaud. L'un est bavard, l'autre muet. Heavens ! La Place Saint-Alix se transforme en souk. Chacun fait son marché. L'équipe tourne avec une longue focale enchâssée sur une Moviecam, un enterrement sur le parvis de l'église. Les télés (RTBF, Canal+) interviewent les acteurs. Joëlle se promène avec son bloc-notes et un enregistreur Sony et votre serviteur shoote avec un Rolleiflex 6X6 qui fait briller l'œil de Willy Stassen, le directeur photo scotché à sa caméra montée sur une dolly, of course.

Feulins
Bouli Lanners, transformé en agent de police de quartier nous explique ses impressions et son personnage : " Je suis Eddy Jaspers, un policier communal, agent de quartier, très proche de ses concitoyens et qui est tenu d'accompagner un huissier de justice dans l'exercice de ses fonctions. Il est désagréable avec les gens qu'il saisit. Ça le perturbe. Il décide de court-circuiter, de retarder toutes les procédures judiciaires. Ce qui va mettre ce policier et l'huissier en conflit et va les amener à faire une grosse gaffe à la fin. Il a l'impression d'avoir provoqué la mort de quelqu'un (ce qui n'est pas vrai mais il le croit). Ce qui va le démolir complètement bien qu'il soit certain d'avoir été dans son bon droit. Diable, Diantre, fichtre ! Profitons que nous avons Bouli sous la main pour le décoiffer. On ne manque pas d'air ? Certes ! Mettons lui sa casquette de réalisateur. Tous les dépressifs profonds, ceux qui après avoir vus Travellinckx, le court métrage de Bouli, ont jeté leur Prozac à la poubelle à force de se poiler et attendent avec impatience son prochain film. Cinergie.be est en mesure de vous assurer de son existence : il s'appelle Muno : " Ca se passe dans une petite ville qui n'a rien à voir avec celle de Muno en Gaume, nous précise Bouli, c'est l'histoire d'un mec qui réalise un interview mais qui a oublié de mettre des piles dans son enregistreur." Clin d'œil et regards sur le Sony V-O-R de Cinergie. Joëlle vérifie à tout hasard. Piles Poil.
" Nicole est une femme insatisfaite,
nous explique Marie Trintignant avec des yeux immenses et pleins de curiosité, un très léger sourire aux lèvres et cette voix sensuelle qui fait de Betty (Claude Chabrol) un chef-d'œuvre. Elle est vêtue d'un manteau noir, avec un col de fourrure, qui lui descend jusqu'aux chevilles. Elle est passée directement de ses parents chez qui elle s'ennuyait à un mari qu'elle aime mais chez qui elle s'ennuie aussi. Elle a une espèce de vie sans travail, sans enfants, sans grandes joies. Après avoir eu une espèce d'arrachement à acheter, on appelle ça le " syndrome du chariot fantôme ", elle attrape la maladie inverse : comment dépenser le maximum de blé en un minimum de temps. Au départ elle est assez dépressive et dans sa période dépensière elle devient assez exaltée et heureuse "

Le tigre
Mon personnage c'est Georges, enchaîne Serge Larivière, habillé en postier et toujours aussi caustique, un débiteur chronique, un mec qui s'endette volontairement, il est fou de consommation, de Télé-achat, il s'endette sciemment et à force de ne pas rembourser ses dettes il se fait saisir par Jean. A force de se rencontrer ceux-ci deviennent amis et donc à un certain moment Georges devient un peu le complice de Jean. Par exemple, il saisit un petit coffre chinois qu'il a saisi chez quelqu'un et il essaie de le récupérer en salle de vente. Georges est un peu son homme de paille. Mais un jour Georges rencontre la femme de Jean, Nicole, qui, elle aussi, est éprise de cette folie d'acheter et de s'endetter. Ils deviennent amants. Lorsqu'il tombe amoureux ils consomment plus. Ils sont, tous deux, pris de frénésie ils achètent deux fois plus. Ce qui est dangereux pour elle puisque Georges n'a pas d'argent. Il se fait saisir, il s'en fout puisqu'il n'a rien mais il met les finances de Jean en danger. Eros energumène. La together touch. Bien que cintré dans le consumérisme, Georges est centré sur l'autre. Fasciné par la possession de la non-possession des choses, Georges est excité par la possession d'une femme-sœur, double ou fantôme qui s'adonne à la même quête de l'infini: l'achat inutile. L'objet absent leur manque. Sitôt comblé sitôt dérobé. Le leurre est une question de timing. Le désir comme manque absolu (le la est qu'on ne désire que ce qu'on a pas, lorsqu'on l'a on ne le désire plus disait déjà, il y a vingt-cinq siècles, un certain Platon). Georges est un peu l'agneau sacrifié de l'histoire, il est manipulé par Jean et Nicole, poursuit Serge. C'est une tragi-comédie. Les réalisateurs sont des gens de talent. Quand on voit leurs courts métrages on sent qu'il y a une patte, qu'il y a quelque chose. C'est leur premier long. On va voir. Mais les ingrédients sont bons, en tout cas.
Après avoir noté que Frédéric Fonteyne dit : " Désormais, on ne peut plus faire de films sans Serge Larivière " ; -- Fichtre !, vous m'en direz tant ! -- il nous précise : "C'est un peu exagéré. Frédéric Fonteyne, Philippe Blasband, Pierre-Paul Renders, Virginie Saint-Martin étaient des amis avant de devenir des collègues. On a évolué ensemble. Il se fait que ce sont eux qui tournent actuellement le plus de films. Et les rapports humains sont très importants sur un film. C'est essentiel. Si je tombe sur quelqu'un de désagréable ou de particulièrement tordu dans un film, je ne donnerai rien. Ca m'est déjà arrivé. Le cinéma belge est un cinéma de copains, les gens se connaissent, il y a de la convivialité. C'est une grande chance. Il n'y a pas de star-système ce qui permet des rapports humains plus chaleureux entre les acteurs et les réalisateurs. D'autant que le cinéma est un milieu dangereux, c'est plein de pompes à égo. En Belgique, jusqu'à présent on est préservé de ça. Monter un film est un exploit et donc on vit dans le bricolage et la survie. Frédéric Fonteyne me dit avoir des difficultés à monter son prochain film malgré le succès d'Une liaison pornographique. Pour réaliser un film il faut le vouloir! Et pour les comédiens c'est le même topo. On a des salaires de misère. Mais au moins il y a cet humour, cette amitié - le mot n'est pas trop faible - qui compense, vachement, le côté galère. " Pendant que je coince, non sans mal, les réalisateurs, Joëlle file à la poursuite du tigre pour fournir le scoop de l'année à nos lecteurs.

Ses griffes
C'est une histoire qui est drôle et grave en même temps, nous murmure, mine de rien, sous le sceau du secret, Laurent Brandenbourger (chuuut, on le croirait poursuivi par Guinéa Pig, himself!) portant un Blue Jeans délavé, pull a col roulé noir et veste imperméable kaki dégriffée, genre étudiant d'anthropo de Berkeley (sauf les pieds nus dans les sandales et Stone age economics de Marshall Sahlins dans la poche ). Ce sont des gens qui ont des dettes entre eux, que ce soit des dettes morales, affectives, ou d'argent. Comment vit-on avec des dettes, on les étouffe et on finit par ne plus vivre. On a choisi un huissier, comme personnage central, mais en le traitant de manière nuancée. Il s'est fermé comme beaucoup de gens. L'idée est d'en faire un film piège, de manière à ce que les spectateurs puissent s'identifier à lui, qu'il finisse par toucher les gens, que ceux-ci se demandent ce qu'ils ont étouffé dans leur vie pour continuer à vivre. Est-ce que c'est le regard du mec qu'on croise à la gare du midi qui est handicapé, qui mendie et dont on se détourne.
Le personnage le plus émouvant est le flic parce qu'il est rongé par ce qu'il est obligé de faire, par le regard des autres, qui le culpabilise. Il prend la faute de Jean sur lui. C'est lui qui se casse avec l'homme-tigre.
Le félin tigré ? Bigre! L'heure du leurre ! Si, si, enfilons les rayures du tigre, like a rolling stone. C'est aussi une histoire de couples : le postier et l'huissier, le flic et l'huissier, Nicole et le postier. Ils se croisent sur des thèmes qui sont les dettes et les sentiments de culpabilité qu'ils rencontrent dans leur vie. Ce n'est pas un film qui dénonce la société de consommation. Celle-ci sert de décor. L'important ce sont les relations humaines, des relations basées sur l'intérêt (on peut utiliser quelqu'un amoureusement, tu vois, comme on utilise un débiteur, si tu veux, tu vois ?). Certes ! Georges c'est la victime, il est utilisé comme un objet par Jean et Nicole.

Sa queue
Quand tu écris tu penses à un acteur, nous confie, en buvant une gorgée de vin, lors de la pause-repas, Philippe Boon, même allure que Brandenbourger sauf pour les santiags et la casquette de base-ball, griffée American Classic, tu penses à quelqu'un comme une référence avant de faire un casting. Tu as besoin de penser à quelqu'un pour construire un personnage et personnellement, je pense à un acteur plutôt qu'à un membre de ma famille. Après on entre dans la réalité et on se demande, tiens quelle serait la personne idéale pour ce rôle-là ? Qui est susceptible d'accepter? Mais c'est relatif. Dès que quelqu'un a dit non, le casting redevient idéal.
Le scénario évolue en fonction d' envies et celles-ci sont suscitées par de nouvelles rencontres. Là, sur ce film, on a un casting idéal après avoir fait le parcours classique. On y est arrivé en fonction de l'univers qu'on voulait construire. Ce qui est intéressant avec le personnage de l'huissier c'est qu'il a une fêlure interne qui l'enrichit. C'est quelqu'un qui pour faire ses trente dossiers par jour doit se fermer aux autres. Il rencontre un flic de quartier qui aime les gens avec lequel il est obligé de coopérer.
Un des fils conducteurs du film c'est le conflit entre le flic et l'huissier. En tombant sur ce flic, qui fait de la résistance passive, l'huissier n'arrive plus à faire ses trente dossiers par jour. Puis il y a Nicole, sa femme et Georges. Tout cela se passe avec comme toile de fond le monde de la consommation. Parce que ça parle de ça aussi. D'ailleurs il y a une séquence de Télé-achat -j'adore le télé-achat, c'est une drogue, c'est fascinant, je me régale. Le midi j'allume la télé et je regarde la boutique de RTL. On trouve des trucs qu'on ne trouve nulle part ailleurs et dont on n'a pas besoin - qui est l'émission qui hypnotise Georges et Nicole. Cette envie d'achat les fait exister. Nicole est une femme en crise. Elle a le pouvoir d'achat mais elle n'arrive plus à acheter tandis que Georges, le postier, c'est l'inverse, il s'en fout parce que ca ne le dérange pas de se faire saisir. Ce qui l'intéresse c'est d'être un pionnier de la consommation. Il achète tout ce qui est à la pointe de la technologie pour pouvoir faire baisser les prix après. Nicole c'est une chaudière mal réglée, au début elle est sur petite veilleuse et puis après sur grande flamme. Je verrais bien, dans un canard, un titre genre,
Marie Trintignant : Je suis une chaudière mal réglée ! Là, moi, j'achète, tout de suite.

Misère
Comment Nicole et Georges arrivent à avoir une liaison amoureuse et consumériste, une rencontre que tu juges improbable ? Par une démarche de scénariste, qui fait que cette histoire est hautement improbable dans la réalité. Georges rencontre Nicole lors d'une de ses vaines tentatives d'achats et lui redonne le courage d'acheter. Il essuie ses lunettes ovales cerclées d'acier avec sa serviette en papier, se penche vers votre scribe, une petite étincelle s'allume dans ses yeux de félin myope et il s'autorise un petit sourire en coin. Il y a une comédie musicale dans le film mais c'est une surprise. On s'est dit qu'il y avait une autre manière de montrer la frénésie d'achats que de la jouer réaliste. On s'est dit on va les faire danser. A l'heure où je te parle, on n'a toujours pas tourné cette séquence et c'est donc toujours une bonne idée. On a la musique, c'est Jeff Bodart qui l'a faite. C'est assez entraînant. Je peux pas en dire plus parce que si ça se trouve la séquence va sauter. Ca fait partie de l'esprit du film. Dans celui-ci, tout est toujours légèrement décalé. (Il hésite entre l'expression du gamin espiègle et celle du sage chinois). Il y avait moyen de raconter cette histoire d'huissier sans y mettre un homme-tigre à lunettes, c'est bien pourquoi on l'a fait ! On s'est dit si c'est pas nécessaire allons-y, mettons-le! Why not ? Grâce à cela on a eu les subsides du quota surréalisme de la Communauté française. C'est Pingouin qui fait l'homme titre -et là, je dis - ça les gars, ça les gars…interrompu par un confrère intempestif, il ne termine pas sa phrase. Putain la vache ! Au moment où l'on allait connaître le dénouement. Clap final. Misère, et la queue du tigre ? Chuuuut ! Chat tigré échaudé craint l'eau froide. Coming soon.

Petite Misère
35mm, format : cinémascope, couleur, 100'
Scénario et réal. : Philippe Boon et Laurent Brandenbourger. Image : Willy Stassen. Son : Ricardo Castro. Mont. : Sandrine Degeen. Int. : Albert Dupontel, Marie Trintignant, Serge Larivière, Bouli Lanners. Prod. : Artémis Productions ( Patrick Quinet), Samsa Films, ADR Productions, France, avec la participation de Canal Plus, du Centre du Cinéma de la Communauté française de Belgique, du CNC (France), du FONSPA (Luxembourg), Gimages 4 et de Média II.

Joëlle Kilimnik et Jean-Michel Vlaeminckx
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