Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/03/2002
 

Petites Misères de Philippe Boon

Une roborative épidémie de fièvre acheteuse

Pour Victor Hugo, l'oeil était dans la tombe et regardait Caïn. Tintin et Milou voyaient des petits anges et des diablotins se percher sur leurs épaules. Edgar Poe enfermait dans sa cave un chat noir borgne. Pour Jean (Albert Dupontel), la personnification de sa culpabilité, c'est un tigre à lunettes. Chacun son truc. L'embêtant, c'est que celui-ci, qui avait presque disparu de son existence, y fait ces derniers temps un retour en force.

Pourtant, il a une gentille petite vie, Jean, une situation, une adorable épouse, Nicole (Marie Trintignant), qui lui tient sa jolie maison pendant qu'il part travailler dans son chic costume, avec sa belle voiture. Or, quand on est huissier de justice, qu'on remplit son office en faisant cracher au bassinet les débiteurs indélicats avec la conscience de remplir un rôle indispensable dans une société moderne, il n'est pas très indiqué de faire des crises intempestives de meaculpisme. C'est que, depuis quelque temps, pas mal de choses se sont mises à tourner de travers dans l'univers de Jean. À commencer par son épouse, qui s'éloigne de lui chaque jour davantage. Elle s'étiole à la maison, voyant son rêve d'ouvrir une boutique d'antiquités sans cesse reporté, et sachant que Jean ne peut lui donner d'enfant, jusqu'au jour où elle rencontre Georges (Serge Larivière). Preneur (à crédit) de tout ce qui passe, surendetté chronique, accro au télé-achat, Georges est justement un fidèle " client " de son mari.

Il va entraîner Nicole dans une frénésie compulsive d'achats, histoire de compenser son vide affectif, et, de compagnon de course, Georges devient vite le complice, puis l'amant de Nicole. Et puis, il y a Eddy (Bouli Lanners), le flic qui reçoit mission d'accompagner Jean dans ses saisies. Un sauveteur, celui-là. Toujours prêt à aider les autres, prenant en charge leurs problèmes et accordant plus d'importance aux gens qu'aux choses. Bref, pas vraiment le complément idéal de l'huissier encaisseur.

Et vous voudriez que ce pauvre Jean ne soit pas harcelé par son tigre à lunettes ?
Philippe Boon et Laurent Brandenbourger, qui forment un couple de cinéma depuis près de dix ans, pratiquent la comédie acide avec un humour carnassier. Typiquement belge aussi. Un univers hérité du surréalisme où l'absurde vient, goutte à goutte, parasiter le quotidien. Sur base d'un scénario minutieusement travaillé, ils s'adonnent à l'art du décalage avec une science consommée. À partir de situations banales, ils instillent un doux délire qui arrive presque à nous faire paraître naturels la présence d'un homme tigre sur la banquette arrière d'une voiture, ou un ballet de caddies à la sortie d'un supermarché. Pourtant, ils parlent de choses graves sur le ton de la comédie poivrée. La société de consommation qui fait marcher le commerce en pressant sans cesse notre volonté, son compère, le surendettement, l'assujettissement des êtres aux choses, et finalement, surtout, les mille et une façons de passer à côté de sa vie. Comme toute bonne comédie, Petites Misères est nourrie d'un regard terriblement lucide sur le quotidien. Elle fonctionne grâce à la justesse de ce regard. Sans oublier, au niveau du scénario, le plaisir communicatif qu'ont pris les auteurs à soigneusement doser les ingrédients d'une crème délicate, mais décapante.

Petites Misères, c'est aussi des personnages. La réussite du film tient à celle de son casting. Si les deux comédiens français (Dupontel et Trintignant) livrent une prestation des plus honnêtes, on prend surtout plaisir à savourer une excellente distribution belge. Au premier rang, Serge Larivière, fidèle à lui même, compose un Georges philosophe, assumant sans complexe ses compulsions d'acheteur frénétique. Son absence de culpabilité, sa bonhomie contrastent idéalement avec les tourments de Jean. Confirmant tout le bien qu'on pense de lui, Bouli Lanners est étonnant en flic pataud, un peu rustaud mais rongé du désir de bien faire. Sa façon de mettre, gentiment, naïvement, les pieds dans le plat a le don de pousser Jean hors de lui, mais nous fait pleurer de rire. Et il serait injuste d'ignorer les prestations des autres comédiens sous prétexte que leurs rôles sont plus minces. Nicole Valberg, par exemple, n'en tire pas moins superbement son épingle du jeu. Après Thomas est amoureux qui, déjà, était un plaisir d'acteurs, Petites Misères démontre à son tour que le cinéma belge, s'il ne permet pas encore à nos comédiens de vivre de lui seul, leur donne à tout le moins de superbes occasions de se mettre en valeur.
Rarement, en effet, on ne se sera autant amusés à suivre une histoire épouvantable, faite de vies gâchées, de rêves fracassés, de remords et de regrets.

Marceau Verhaeghe

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