Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/04/2002
Mots-clés : critique de cinéma,
 

Petits désordres de Marie-Hélène Massin

Comment gérer le temps ? Le nôtre, le temps économique qui, en ce début de XXIe siècle, domine le temps solaire, liturgique ou politique, nous apprend l'historien. Un temps qui segmente le vécu en dixièmes de seconde et s'organise selon un rythme qui n'a plus grand-chose à voir avec celui des calendriers adoptés par les civilisations anciennes ni même par celles plus proches de nous (XIVe siècle), qui ont accompagné la lente évolution de l'horloge. Une journée est décomposée en un ensemble d'unités qui nous font passer d'un monde à l'autre : ceux de la famille, du travail, des loisirs, du sommeil. Quelle est la densité de ce temps que nous appréhendons et quelle est la concentration que nous lui accordons ? « Quels que soient nos efforts, nous restons incapables d'appréhender tout ce qui se produit autour de nous : la perception est sélective, l'attention fléchit, l'accoutumance à certains phénomènes fait qu'on ne les remarque même plus », souligne Krzysztof Pomian (1) .

Patits Désordres

Petits désordres de Marie-Hélène Massin nous conte les mésaventures de Myriam, 47 ans, mère de deux enfants, dont le vécu familial est cannibalisé par le temps de travail.
Lorsqu'elle rentre chez elle, au bord de l'hystérie, animée par une horloge intérieure qui lui liste une série de tâches à accomplir dans l'urgence, elle consulte des dossiers et demande à son fils de baisser le son de la télé. Lorsque rentre sa fille et que celle-ci lui demande si elle est fière de ses bons points obtenus lors d'une interro, elle lui répond du tic au tac : « Ouais, tu crois que je n'ai que ça à faire, que l'argent, ça rentre comme ça ! ».
Avec cet humour qui est devenu sa marque de fabrique, Marie-Hélène Massin montre ces petits riens de discordes familiales où l'on ne se parle plus mais où l'on soliloque sous le regard amusé de nos enfants qui n'espèrent qu'une chose : surtout, ne pas nous ressembler ! Il va de soi que Myriam travaille dans un bureau de consultants gérant les ressources humaines. Tombe la nuit qui délie le temps. Myriam découvre un mot écrit par sa fille : elle lui explique qu'elle a envie de profiter de la vie, de ne pas faire comme elle, même si tout le monde s'accorde à répéter qu'elle a socialement réussi. Le gain de productivité de nos sociétés ultra-libérales a un prix : celui d'une transmission ratée entre générations. En huit minutes, tout est dit sur le formatage de nos vies d'adultes. Constat amer que la réalisatrice tempère : par une comptine (sous forme de lettre d'une fille à sa mère) venue du territoire de l'enfance avec son infini de possibles.
Cela pourrait n'être qu'un problème de société (les relations humaines à faible intensité dans une société où la communication se veut à haute intensité) ; mais ce serait oublier la touche Marie-Hélène Massin, cette façon de donner une épaisseur, une complexité au vécu de personnages dont on pourrait croire qu'ils sont victimes d'une simple dispute familiale. Les battants, les vainqueurs de la sphère publique sont aussi les vaincus de la sphère privée.


(1) L'Ordre du temps de Krzysztof Pomian, Gallimard, Bibliothèque des histoires.

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