Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/09/2002
Mots-clés : rencontre,
 

Philippe Blasband à propos de Un honnête commerçant

Après un an de réalisation à l'IAD, Philippe Blasband passe à l'INSAS en section montage. On comprend pourquoi en lisant De cendres et de fumée et l'Effet cathédrale, ses deux premiers romans publiés par les éditions Gallimard, deux textes d'une forme kaléidoscopique qui emprunte au montage cinéma. Auteur de quatre romans et d'une dizaine de pièces de théâtre (dont le très beau Jeff), réalisateur de deux courts métrages, scénariste de quatre longs métrages, Blasband est un auteur prolixe. Au moment où Nathalie Baye reçoit le Prix d'interprétation féminine à Venise pour Une liaison pornographique, le film de Frédéric Fonteyne dont il a signé le scénario, Pierre-Paul Renders achève le montage de Thomas est amoureux, un film basé sur un autre scénario de Blasband.

Un polar branché sur la réalité
Un honnête commerçant, premier long métrage de Philippe Blasband, est un objet étrange dans lequel le réalisateur s'applique à brouiller les cartes avec un plaisir non dissimulé. Nous lui avons demandé de nous expliquer certains de ses choix.

Cinergie : Parlez-nous de votre envie de scénariste et de réalisateur?

Philippe Blasband : J'aime beaucoup les films de genre, et en particulier les polars. On peut jouer avec leurs codes, mais surtout, raconter énormément de choses sur l'homme ou sur la société sans prise de tête. Je voulais donc faire un polar, mais pas comme on l'entend aujourd'hui : truffé de scènes de bagarre, de coups de feu, de poursuites en bagnoles, etc. Je voulais quelque chose qui ressemble à la vie quotidienne des policiers et des truands, qui est beaucoup plus ordinaire. Dans les films américains, les revendeurs de drogue sont tous jeunes et musclés, avec une queue de cheval et des Ray Ban. Ils roulent très vite dans des voitures rutilantes en se fichant du code de la route, ce que ne ferait jamais un vrai dealer. Sa religion, à lui, c'est de ne pas se faire remarquer. Se faire choper en excès de vitesse, c'est une faute. Et puis les dealers, à 35 ans, ils sont mariés, ils ont des familles, des problèmes avec leurs gosses, leurs voisins... On ne montre jamais cela dans les films, à l'exception notable de Trafic de Steven Soderberg.
Même chose pour les flics. Le commissaire Broussard, le superflic français qui a notamment attrapé Mesrine, expliquait que dans toute sa vie professionnelle, il avait, je pense, tiré deux coups de feu. Quand vous êtes interrogé par la police, dans la vie réelle, c'est rarement, comme on le voit, avec la fumée de cigarette dans la figure, la lampe de bureau dans les yeux, etc. J'ai plutôt eu affaire à des gens rusés, qui savent vous mettre à l'aise d'un air bonhomme pour essayer, sans y toucher, de vous soutirer des informations. J'ai donc fait un polar, mais avec juste le minimum de bagarres et de fusillades pour qu'on puisse dire qu'on est dans un film policier, et avec des personnages qui peuvent paraître atypiques, mais qui, en réalité sont des gens ordinaires, proches de la vie réelle.

C. : Vous étiez aussi intéressé par la personnalité de votre truand, Verkamen. Comment peut-on être aussi ordinaire en étant responsable d'autant d'atrocités?
Ph. B. : Ces personnes se créent des systèmes de justification pour arriver à pouvoir faire leur boulot. C'est ce genre de système de valeurs qui m'intéressait. Entre nous, la différence entre ce trafiquant de drogue ou n'importe quel grand patron qui triche sur les comptes, puis part avec du fric plein les poches et la bénédiction des marchés, n'est pas énorme. Ce sont aussi des gens qui ont des activités illégales ou immorales et qui se construisent des systèmes de valeurs pour arriver à poursuivre ces activités. C'est la justification que se donne Verkamen. Lui est persuadé d'être un commerçant. et que la seule chose qui le différencie d'un commerçant ordinaire, c'est la marchandise et les méthodes qu'il est obligé d'utiliser.

C. : En choisissant l'interrogatoire à huis clos entre trois personnages, vous saviez que vous appeliez la références à d'autres célèbres films, notamment Garde à vue.
Ph. B.
: Vous pouvez même dire que c'est un hommage à Garde à vue. Il y a beaucoup d'autres films qui utilisent ce système, mais Garde à vue vient tout de suite à l'esprit, sans doute parce que c'est le plus réussi. En première année de montage à l'INSAS, on nous demandait de remonter une scène d'un film, dont on nous donnait les doubles. J'ai remonté une scène de Garde à vue, et cela m'a fasciné. Cela dit, Un honnête commerçant n'est pas un clone. Garde à vue racontait l'affrontement d'un policier et d'un homme d'un autre milieu social, dont a priori la place n'est pas dans un commissariat. Ici, policiers et truands sont « entre eux », je dirais. Il y a un trafiquant de drogue et des policiers très différents, dans la mesure où ils ont déjà un a priori, pour ne pas dire une certitude, sur sa culpabilité. De plus, Garde à Vue ne se passe vraiment que dans le commissariat, à quelques brèves exceptions près qui sont toujours liées à l'interrogatoire. Si vous revoyez Garde à vue, vous vous rendrez compte que le décor est beaucoup plus étriqué, mais aussi beaucoup plus réaliste. Je joue parfois sur les similitudes, mais j'aime aussi pervertir les codes. Au début, par exemple, je confronte mon suspect au duo de flics classique auquel on s'attend : le gentil et le méchant. Il y a un policier un peu bête et brutal, comme le personnage de Guy Marchand dans le film de Miller, mais au moment où le spectateur croit être sur des rails, je le sors du jeu pour le remplacer par une femme. C'est beaucoup plus intéressant. Je fais souvent cela dans ce film. Dès que le spectateur croit être parti dans une direction, je change d'orientation. J'adore jouer avec les codes, les genres, et je dirais même les sous-genres.

C : Vous parliez de la commissaire, interprétée par Yolande Moreau. C'est un personnage lui aussi assez spécial. Et Yolande Moreau n'est ni Emma Peel, ni Julie L'Escaut.
Ph. B.
: Je voulais une femme flic qui ait l'air réel. Qu'on puisse croire à la commissaire avec un passé de psychologue. Et Yolande est une comédienne que j'adore. Quant à son côté « spécial », je ne suis pas d'accord. On sent bien qu'elle peut être très dure. Par exemple avec Serge Larivière, elle est impitoyable. Et par rapport à Verkamen, on sent qu'elle est déterminée. Elle a l'instinct du chasseur qui a repéré sa proie. Ce qu'il y a, c'est que tous les policiers, femmes compris, ont une éthique très précise de la relation qu'ils doivent avoir avec quelqu'un. Ils savent exactement quand ils doivent être déférents, ou sympas ; quand ils doivent insulter, ou menacer. Elle joue constamment là-dessus. Elle laisse parfois le personnage de Verkamen s'approcher d'elle pour mieux le manipuler et, à d'autres moments, essayer de le casser.

C. : Un affrontement qui ne se termine pas, d'ailleurs. La fin est assez ambiguë.
P. B.
: Elle arrive juste à ce qu'il accepte de se laisser arrêter, mais il n'a encore rien avoué, et il ne le fera peut-être jamais. Psychologiquement, il est battu... pour le moment. Dans la vie, ce genre de confrontation peut ne jamais finir. C'est la grande force des séries télévisées. Elles peuvent se permettre de développer des histoires et des caractères sur de très longues durées. Au cinéma, on doit s'arrêter même si, parfois, on voudrait aller plus loin.

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