Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
13/02/2007
Mots-clés : court métrage
 

Philippe Germain, délégué général de l’Agence du court métrage

L’Agence du court métrage a réussi, en 25 ans, à établir un réseau structuré et efficace de diffusion du court en France. Depuis peu, on voulait savoir comment l’association en question mettait les œuvres en évidence et leur permettait de circuler sur son territoire tout en séduisant de nouveaux publics. Les réponses sont tombées grâce à Philippe Germain, délégué général de l’Agence.

 Cinergie : D’entrée de jeu, pourriez-vous me resituer l’historique de l’Agence du court métrage ?
Philippe Germain : L’Agence est une association qui a maintenant près de 25 ans et qui est née à un moment un peu singulier de l’histoire du court métrage. En France, il y a toujours eu une très forte création de films courts. Généralement, entre 400 et 500 films apparaissent chaque année sur support argentique. Il y a 20 ans, ces films-là n’avaient quasiment plus accès aux écrans de cinéma et ne pouvaient plus rencontrer les publics. Alors, un certain nombre de réalisateurs et de producteurs se sont fédérés autour de deux personnalités, Philippe Pilard (toujours président actuel) et François Ode (réalisateur), pour définir et mettre en place une structure. 

Mais si l’Agence du court métrage n’avait pas bénéficié d’un accompagnement d’une autorité de tutelle (le CNC), on n’en serait pas arrivé là. Mais avant tout, c’était des actes militants (le terme n’est pas péjoratif) qui ont fondé notre action. 

On qualifie généralement l’Agence de trait d’union entre ceux qui font des films et ceux qui veulent les montrer, que ce soit en salle de cinéma ou à la télévision. Avec une idée relativement simple mais peut-être pas évidente quand on s’adresse au grand public : avant tout, pour nous, un film de court métrage, c’est une œuvre de cinéma. Ce qui nous intéresse, c’est ici et maintenant, donc on s’interdit d’essayer de trouver le futur grand talent de cinéma. 

Il y a aussi une idée de solidarité, de générosité qui a conduit à la création de l’Agence du court métrage : ces œuvres sont aussi une propriété intellectuelle. Donc, toute diffusion créée à l’Agence génère des droits qui sont reversés aux producteurs et aux réalisateurs pour qu’ils puissent continuer à vivre de leur art. 

Voilà, maintenant, on peut se considérer, entre guillemets, comme une petite cinémathèque du court métrage plutôt française puisqu’on a chez nous 15.000 titres qui sont toujours disponibles à la circulation ou à la vente. A peu près 800 salles de cinéma font régulièrement appel à nos services et 300 festivals présentent peu ou prou du court métrage dans leur section compétition ou hors compétition.

 

C : Avec de tels chiffres, on se rend vraiment compte qu’il y a une demande pour cette forme de cinéma et que la durée des films est prolongée… 

P.G. : Oui. Les films courts circulent réellement et rencontrent les publics, sauf que ça ne se fait pas dans un cadre qu’on attendrait du cinéma : la sortie du mercredi et l’espace critique dans des journaux prescripteurs ou non (Les Cahiers du Cinéma, Positif ou Première). On a donc le sentiment que le film court est peu diffusé. Pourtant, il y a peut-être une forme plus respectueuse des œuvres et des artistes et une vraie rupture avec la violence de l’industrie du cinéma où on voit certains films qui, au bout de 4 semaines, disparaissent des écrans ou n’arrivent plus même dans certaines régions de France, faute de moyens et de volontés. Dans le court métrage par contre, les films sont toujours accessibles. Plein de nos films des années 80-90 continuent à circuler parce qu’on est juste là pour accompagner le désir. On est [en quelque sorte] des passeurs d’images : les films ne disparaissent pas de notre mémoire au bout de 4 semaines. Ils sont toujours présents dans la mémoire des programmateurs de l’Agence et  des salles de cinéma qui continuent de les faire vivre auprès des publics, génération après génération.

C : La défense du court a-t-elle changé au cours du temps ?
P.G. : Oui, il y a un côté peut-être un peu plus professionnel maintenant. Les choses se sont structurées, coordonnées, mais prenez l’exemple de Clermont-Ferrand : c’était un ciné-club universitaire qui s’est transformé en un festival mondial. L’Agence du court métrage, c'est des auteurs et des réalisateurs qui se sont regroupés pour dire : « on se bat, et on arrête d’être exclu d’un système. On réinvente et on refonde un modèle d’action publique en faveur des œuvres. » C’était vraiment uniquement ça qui nous guidait.
Et puis, il y a eu une évolution certaine : on s’est rendu compte que de plus de réalisateurs passent allègrement du court au long. C’est-à-dire qu’il y a des allers-retours. Ce n’est plus le simple désir de Godard ou de Varda qui, eux, ont toujours travaillé les matières et les formes en fonction de l’économie (dans tous les sens du terme) du sujet. Aujourd’hui, par contre, on a l’impression que les réalisateurs qui passent au long métrage, reviennent volontiers à la forme courte; ce qui n’était pas le cas il y a quelques années. Donc, ça peut signifier quelque chose…

C : Le court reste quand même lié aux notions probablement trop ancrées de « carte de visite », « de passage obligatoire. 

P.G. : C’est vrai, et on ne peut pas l’exclure : 90% à 95% des réalisateurs de longs sont passés par le court. Après, avec l’explosion des nouveaux moyens de création technologique, numérique, etc., on a le sentiment aussi que des gens travaillent la forme courte uniquement pour elle-même sans se diriger forcément vers le long métrage. C’est [plutôt] une génération de gens qui s’intéresse aux arts plastiques et à la création expérimentale.

 

C : Est-ce que le court a connu un certain tournant pour s’affranchir de son anonymat non volontaire et gagner en plateformes d’exposition ? 

P.G. : Moi, j’ai le sentiment qu’en tout cas, la vitalité a toujours existé. On voit que les cours de fréquentation de Clermont-Ferrand sont exponentiels : en l’espace de 20 ans, ils ont atteint jusqu’à 130.000-150.000 spectateurs. Après, j’ai l’impression que, face à d’autres systèmes autres que la diffusion du court métrage, on a réussi à inventer une force en s’exonérant de tous les cadres classiques. Parce qu’on a toujours accompagné le désir de tous ceux qui avaient envie, à un moment donné, de participer à la diversité culturelle. Par exemple, si une petite association de quartier avait envie de faire un programme thématique sur l’amour, les films étaient accessibles alors qu’elle avait toutes les difficultés du monde à mener un travail sur le long métrage ou d’autres œuvres.

 

C : De quelle façon l’Agence a pu contribuer, par ses activités, à la visibilité du court ? 

P.G. : Nous, on a posé les cadres. Après, il y a un travail qui se réinterroge au quotidien. Donc, on expose de plusieurs façons les œuvres par rapport aux salles. Il y a le RADI (le Réseau Alternatif de Diffusion), un catalogue de 50 titres qui font moins de 15 minutes pour s’adapter à la séance de cinéma classique. Les programmateurs peuvent donc proposer une première partie de programme à des spectateurs qui n’iraient pas forcément et spontanément voir des séances de courts métrages dans un festival. Après, nous organisons des programmes complets, notamment sur le patrimoine, qui sont accessibles aux salles. 

Et le troisième volet de notre intervention, c’est d’accompagner le désir des salles, des programmateurs ou des associations. Après, on a aussi un autre service, la régie TV-câble, qui est chargé de vendre et de diffuser les films sur d’autres supports que la salle de cinéma. Ça va de la télévision (plus classique) aux autres champs (Internet, la VOD, le câble et éventuellement un jour, la téléphonie mobile). Donc, on explore vraiment d’autres façons de rencontrer les publics tout en valorisant l’activité économique pour les professionnels. Et autour de tout cela, il y a Bref qui est édité : c’est le meilleur magazine du court métrage du monde parce que c’est le seul qui émet quasi exclusivement une pensée critique à partir du court métrage.

 

C : Est-ce que vous êtes amenés à travailler avec les autres Agences du court ? 

P.G. : Plus ou moins, sur certains aspects. En fait, beaucoup d’Agences du court métrage se sont créées à partir de notre modèle, mais pas avec la même capacité, et surtout pas la même chance d’avoir un accompagnement public. Il y a quelques années, on avait sorti un guide recensant toutes les structures de diffusion du court métrage en Europe, avec des initiatives à la fois publiques et privées. On essaye de tisser un réseau un peu informel qui ne s’est pas encore structuré mais qui mériterait, un jour, d’être interrogé pour créer une Agence européenne du court métrage. C’est assez compliqué, parce qu’on est là, avant tout, pour favoriser la circulation des œuvres et pas forcément pour développer un secteur économique et commercial. Donc, on travaille, on essaye de faire des choses ensemble mais c’est encore à l’état embryonnaire.

 

C : Vous avez déjà mené des collaborations avec la Belgique ? 

P.G. : Oui. On a mené des collaborations avec des réseaux de salles, on arrive à diffuser des films, on prend des films belges chez nous, que ce soit via le RADI ou dans notre catalogue de films au sens large du terme. La Belgique (avec la Suisse) est vraiment un pays avec lequel on peut travailler assez facilement et naturellement parce qu’il n’y a pas la barrière de la langue.

 

C : A ce propos, que pensez-vous justement de la production belge ? Est-ce que vous estimez qu’elle n’est qu’artisanale ? 

P.G. : On est tous dans l’artisanat, dans le prototype. Après, je pense qu’il y a une singularité de la production belge que ce soit Bouli Lanners, Abel et Gordon ou Inès Rabadan. C’est vraiment une cinématographie très intéressante, en tout cas pour la partie que je connais le plus (la francophone). Nous, on travaille notamment avec les films belges de la Communauté française de Belgique. Sincèrement, j’ai toujours trouvé que c’était vraiment une cinématographie qui était riche, diversifiée même dans son volume peu nombreux. Il y a une façon assez drolatique de ne pas se prendre au sérieux. Même quand les Belges font du cinéma sérieux, il y a une grande intensité.

 

 

 

commentaires propulsé par Disqus